L’Algérie est hostile à l’intervention militaire de la France dans le Sahel


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Entre le Conseil national de transition (CNT), le nouveau pouvoir de Tripoli et Alger, la crise couve. Le CNT reproche à Alger d’avoir accordé l’asile à des membres éminents de la famille Kadhafi et d’avoir autorisé des mercenaires à passer en Libye. La capitale algérienne a évoqué des raisons humanitaires pour ce qui est du cas des Kadhafi. Elle est restée muette sur l’accusation de soutenir les derniers fidèles du dirigeant en fuite, qui se battent encore pour lui, bien que la partie semble définitivement perdue. En prenant fait et cause pour Mouammar Kadhafi, c’est en réalité la France, principal soutien des rebelles qui ont pris Tripoli, que l’Algérie rejette et tente de contrarier les desseins maghrébins. C’est ce qu’explique Antoine Glaser, ancien patron de la Lettre du Continent et grand spécialiste de l’Afrique. Interview.

Les relations entre Alger et Tripoli se sont envenimées avec l’arrivée lundi en Algérie de quatre membres de la famille de Mouammar Kadhafi. Le Conseil national de transition (CNT), l’organe politique de la rébellion qui tient désormais Tripoli, a accusé Alger de soutenir le dirigeant libyen en fuite et d’avoir laissé entrer des mercenaires en Libye pour grossir les rangs des combattants loyalistes. Entre les nouvelles autorités de Tripoli et Alger, la crise diplomatique couve. Fondateur et rédacteur en chef pendant 26 ans de La lettre du Continent, une lettre confidentielle bimensuelle consacrée à l’Afrique et basée à Paris, Antoine Glaser en explique les enjeux.

Afrik.com : Avec l’accueil des membres de la famille de Mouammar Kadhafi en Algérie, s’achemine t-on vers une crise diplomatique avec le CNT ?

Antoine Glaser :
Les Algériens étaient favorables à une médiation entre les insurgés et le colonel Kadhafi. Ils craignent que l’implosion de la crise libyenne ne favorise les mouvements islamistes radicaux, et l’exportation d’armements dans le pays. Malgré les luttes d’influence entre l’Algérie, la Libye, le Mali ou le Niger, comme parrains de la région, le colonel Kadhafi était considéré comme un rempart contre les mouvements islamistes radicaux. C’est donc logiquement que l’Algérie est hostile au CNT qui regroupe un certain nombre d’ancien chefs djihadistes venus de Benghazi. Mais il ne faut pas oublier que récemment le N°2 du CNT a rencontré le ministre algérien des Affaires étrangères.

Afrik.com : Le fait que l’Algérie soit le seul pays du Maghreb à avoir plus ou moins échappé à une révolution explique-t-il sa solidarité vis-à-vis de Mouammar Kadhafi?

Antoine Glaser :
Il est certain que le régime de Bouteflika ne voit pas d’un bon œil les mouvements de contestation qu’il y a eu en Tunisie, en Egypte et en Libye. C’est une pression par rapport à son propre régime. Sur le plan de la politique intérieure, c’est une raison de s’opposer au CNT, au nom de la non-ingérence dans un pays voisin, d’autant plus qu’un certain nombre de généraux a des relations avec le régime de Mouammar Kadhafi. Mais le risque d’une contagion démocratique n’est pas la principale raison de son opposition au CNT. Bouteflika tente d’accélérer les réformes dans son pays. L’analyse est plus subtile.

Afrik.com : La décision d’accueillir la famille de Kadhafi est-elle une sorte de pied de nez de l’Algérie aux Occidentaux qui soutiennent la rébellion ?

Antoine Glaser :
Absolument. Le message est clairement adressé à la France. L’ Algérie n’a jamais supporté que la France joue un rôle politique et militaire dans tous les pays du Sahel. Depuis l’indépendance de l’Algérie, la coopération entre les services français et algériens est délicate. L’ Algérie a toujours été hostile à l’intervention de l’Otan en Libye. En fait l’Algérie a toujours été hostile à toute intervention occidentale en Afrique. Mais ces derniers mois, les tensions entre les deux pays (France et Algérie NDLR) se sont modérées en raison de la coopération dans la lutte contre Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).
La relation franco-algérienne sera à nouveau sensible. Il ne faut pas oublier que la France est le fer de lance de la coalition en Libye. En clair, le message est : « vous n’êtes pas invité dans les affaires africaines ».

Afrik.com : Comment pensez-vous que les relations entre le CNT et l’Algérie vont évoluer?

Antoine Glaser :
Il est impossible de répondre à cette question tant qu’il n’y a pas de clarification au niveau du CNT. Cet organe politique est une auberge espagnole composée de vrais démocrates, d’anciens représentants du régime de Kadhafi, et d’anciens chefs djihadistes. Tout dépendra donc de la capacité du CNT à former un nouveau gouvernement.

Afrik.com : Le groupe de contact sur la Libye se réunit à Paris le 1er septembre. Pourquoi cette réunion ?

Antoine Glaser :
Officiellement le thème de la réunion est le soutien au peuple libyen. Mais dans les coulisses, chaque pays va rechercher les meilleures positions pour le business. Le groupe ENI a déjà prévu avec le CNT de reprendre les activités pétrolières. La Libye dispose des plus grandes réserves du pétrole du continent et elles ont été peu prospectées jusqu’ici. Il s’agit d’un enjeu géopolitique important.

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