La librairie de toutes les Afriques


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La librairie Anibwe
Kassi Assemian

La librairie Anibwe a ouvert ses portes il y a un mois en plein coeur de Paris. Salon, galerie, bar, l’établissement se veut un espace culturel pour la promotion des arts et des littératures d’Afrique et des Caraïbes. Une initiative que l’on doit à un amoureux des livres, l’Ivoirien Kassi Assemian. Interview d’un libraire passionné.

Le quartier Montorgueil, au centre de Paris, s’est enrichi il y a un mois d’un nouveau commerce : la librairie Anibwe. Les promeneurs curieux peuvent pousser la porte de cet endroit inclassable. Ils y découvriront les dernières nouveautés de la littérature africaine et caribéenne, y dénicheront des documents sur le continent, y achèteront un disque ou siroteront un thé au bar. Derrière ce concept original et convivial l’Ivoirien Kassi Assemian, sociologue de formation, vivant en France depuis 1977, et ex-consultant spécialisé dans le développement social urbain.

Afrik : Pourquoi êtes-vous devenu libraire ?

Kassi Assemian : La librairie est ma passion. Déjà lorsque j’étais étudiant, et tout en travaillant, j’avais tenté plusieurs expériences, notamment à Lille en ouvrant un petit espace. J’ai toujours eu à coeur de revenir à la librairie voire à l’édition. Or, pour travailler dans l’édition, je pense qu’il faut commencer à la base de la chaîne du livre. Dans la librairie, on apprend le contact avec le public et les éditeurs, c’est primordial. Et puis je suis aussi passionné par les livres. D’ailleurs, j’en ai plus chez moi que dans ma librairie !

Afrik : Vous avez donc ouvert votre première librairie en 1998…

Kassi Assemian : Oui, dans le 7ème arrondissement de Paris. Elle s’appelait Interface, en référence à mon travail de consultant. Lorsque j’ai déménagé et que j’ai décidé de me spécialiser davantage dans les littératures d’Afrique et des Caraïbes, j’ai changé le nom. Ma librairie aujourd’hui s’appelle Anibwe. En langue akan cela signifie l’ouverture… ouverture à l’autre, au monde, à la civilisation.

Afrik : Quel est le concept d’Anibwe ?

Kassi Assemian : Je me suis inspiré de l’espace social africain caractérisé par la convivialité et la diversité. L’idée était de créer un espace culturel polyvalent où les arts et les lettres d’Afrique se rencontrent. Par « arts » j’entends aussi l’artisanat qui est pour moi la mère de l’art, surtout en Afrique. C’est pourquoi je vends quelques objets et j’expose des batiks. Anibwe est un mélange de librairie, de galerie et de bar. Les gens peuvent venir se rencontrer sans forcément acheter. J’ai des clients qui viennent vers 17h prendre un thé traditionnel. Ils ne m’achètent rien mais sont plein de sagesse et nous parlons. On a toujours quelque chose à donner et à recevoir de l’autre mais les échanges ne sont possibles que si le lieu le permet…

Afrik : Vous organisez d’ailleurs des rencontres…

Kassi Assemian : Il y a une salle au sous-sol, à disposition. Nous avons inauguré la première rencontre il y a 10 jours avec un saxophoniste américain, une comédienne malgache, deux poètes sénégalais, un romancier et un essayiste. Dès la rentrée, je vais faire un programme à l’année pour organiser plusieurs choses par mois, faire de l’animation autour du livre et des arts. J’ai envie d’inviter des gens qui ont quelque chose à dire, qui décident d’ouvrir leurs carnets de voyage ou leurs journaux intimes.

Afrik : Quel genre de livres trouve-t-on dans votre librairie ?

Kassi Assemian : Mes clients sont toujours étonnés par ma spécialisation pointue dans certains domaines comme les sciences sociales et humaines et par mon volet entreprise. Ce qui n’a pas de rapport avec l’Afrique ! Sinon, mon but est de mettre en valeur les auteurs étrangers. Je choisis des auteurs africains publiés en France et quand j’ai l’occasion, je fais venir des livres d’Afrique. Je propose aussi des romans français en rapport avec l’Afrique. Je suis un fouineur, j’aime les livres d’art, de photos, les revues. J’ai un faible pour la documentation et les archives. J’ai des documents concernant l’Afrique qui datent des années 1940 et 1950, je vais en province pour les dénicher. J’ai des livres anciens, des éditions originales que je vends au prix des autres livres. Je préfère partager ma passion plutôt que d’être un marchand.

Afrik : Que pensez-vous de la littérature africaine éditée en France ?

Kassi Assemian : Elle est satisfaisante du point de vue du contenu mais n’est pas représentative de ce qui se passe en Afrique. Les choix reflètent la politique éditoriale des maisons d’édition. Ce qu’on lit aujourd’hui ne représente même pas le tiers de ceux qui ont quelque chose à dire sur le continent. Les auteurs africains restent cantonnés dans des collections ghettos. Ils sont africains avant d’être écrivains. En France, quand il y a un bon roman africain, c’est une exception et quand un auteur gagne un prix, on en fait un être exceptionnel. C’est insultant pour les Africains.

Afrik : On vous sent très proche de votre pays natal…

Kassi Assemian : L’exil rapproche. Plus l’exil se prolonge et plus l’attachement devient grand. Mon exil, qui n’a pas été obligatoirement désagréable, m’a poussé à me tourner davantage vers ma culture d’origine. Je vais très souvent en Afrique et je me considère Africain avant d’être Ivoirien. Je suis aussi à l’aise en Afrique du Nord qu’en Afrique centrale ou en Côte d’Ivoire. Je suis parti sans partir car je viens de la paysannerie et j’ai gardé des contacts très étroits avec la terre. Je m’occupe de plantations là-bas. Je donne de l’argent, oriente le choix des cultures, je vais surveiller la pousse. C’est ce qui m’aide à vivre ici. Et c’est un lien très fort qui me permet aussi de vivre là-bas. Comme ça, si je dois y retourner, je ne serais pas dépaysé ! J’ai gardé la nationalité ivoirienne. Je suis tout simplement un Africain à Paris qui veut recréer son petit bout d’Afrique et le partager avec d’autres.

Librairie Anibwe, 52, rue Greneta-75002 Paris, ouverte du lundi au vendredi de 12h à 21h et les samedis et dimanches de 14h à 21h. Tél/fax : 01 45 08 48 33.

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