Covid-19 : le réveil de la Belgique en attendant… la France

Depuis le début de l’épidémie, la Belgique caracole en tête du triste classement mondial de la mortalité liée au Covid. Mais jusqu’à présent le royaume n’avait pas connu de véritable controverse sur la gestion politico-sanitaire. C’est chose faite. Ce réveil intellectuel pourrait servir d’exemple à la France.

A plusieurs reprises, lors des mois d’avril et mai, nous avons tenté d’entrer en discussion avec nos collègues belges, afin de comparer les analyses et les réponses données à la crise du Covid-19. S’intéresser au cas de la Belgique paraissait d’autant plus important que ce pays caracolait en tête du triste classement mondial du taux de mortalité liée au Covid, loin devant tous les autres pays européens (ce n’est plus tout à fait le cas, le Pérou venant de rejoindre la Belgique en tête de ce classement). A notre grande surprise, ils nous ont tous répondu en substance qu’il n’y avait rien à signaler et que les spécialistes travaillaient consensuellement avec les autorités politiques. Une sorte de tabou semblait régner sur la question. Et il est possible que les intenses polémiques qui avaient lieu en France au même moment n’incitaient pas nos voisins à se poser trop de questions. Mais le temps de la sidération et de la soumission est passé. La donne est en train de changer.

Le 27 août dernier, une cinquantaine de médecins de toutes spécialités (généralistes, virologues, urgentistes, cardiologues, pneumologues, psychiatres, pédiatres, anesthésistes…), ainsi qu’une dizaine d’autres universitaires (juristes, politistes, anthropologues…) et professionnels, ont publié une tribune dans le grand quotidien francophone Le Soir, mettant en cause une gestion globale de la crise sanitaire qui « montre énormément de failles et trop d’inadéquation » et qui « manque singulièrement de clarté et de transparence ». Ils dénoncent le fait que cette gestion sanitaire soit pilotée par « quelques experts dont les critères de sélection restent jusqu’ici inconnus et incompris », dont « les éventuels conflits d’intérêts ne sont pas déclarés » et à qui ils reprochent « trop de décisions basées sur des données scientifiquement infondées et dont les conséquences directes et indirectes ont été sous-évaluées ». Le parallèle avec le Conseil Scientifique français vient vite à l’esprit. En retour, les soixante auteurs de la tribune réclament que soit immédiatement mis en place « un ou plusieurs groupes de travail, indépendants du monde politique, constitués d’un large panel de personnes compétentes dans tous les secteurs impactés par cette crise (médical, santé publique, économie, secteurs sociaux, enseignement, justice, etc.) et représentatif de l’ensemble des citoyens ».

Communication fondée sur la peur, confinement plus mortifère que protecteur

Sources épidémiologiques à l’appui, le collectif belge met d’abord en cause l’évaluation de l’ampleur de l’épidémie (estimant qu’on l’a constamment surestimée en comptant comme mortes du Covid toutes les personnes testées positives, lors même qu’il est probable que 30% d’entre elles sont mortes du fait des autres maladies qu’elles cumulaient) ainsi que ses conséquences médicales à venir (les décès qui surviendront du fait de la réduction des soins hospitaliers consacrés aux maladies autres que le Covid). C’est plus globalement une communication axée sur la peur que dénoncent les auteurs de la tribune, mettant en cause également la plupart des journalistes dans leur suivisme à l’égard du pouvoir politique : « de façon urgente, les citoyens doivent avoir accès à des informations claires, objectives, professionnelles et indépendantes des médias mainstream et de leur sensationnalisme. Le climat actuel de covidophobie est tout à fait injustifié et génère une anxiété néfaste pour une partie importante de la population ».

Constatant que, comme en France, le gouvernement belge a renoncé à mettre en place, dès le départ, une politique de dépistage systématique – mesure pourtant requise dans toutes les épidémies -, le collectif s’attaque ensuite au confinement général (décidé au même moment qu’en France) : « il semble bien que les pays n’ayant pas pris des mesures aussi restrictives que les nôtres n’aient pas été confrontés à une mortalité différente, bien au contraire. Les faits n’ont jamais corroboré aucune des estimations catastrophistes du nombre de décès de certains biostatisticiens et modélisateurs, comme ils n’ont pas pu confirmer les effets espérés du confinement. Confiner les personnes saines n’a aucun fondement scientifique, et confiner les personnes malades avec les personnes saines aura pu favoriser les contaminations entre personnes vivant sous le même toit ».

Outre que la protection de la population imputée par les autorités au confinement n’a jamais été démontrée scientifiquement, les auteurs rappellent que ce dernier a de nombreuses conséquences négatives sur l’état de santé psychologique, économique et social de la population : exacerbation des violences intra-familiales, explosion de la pauvreté, du chômage et des inégalités, exacerbation des pathologies mentales, endettement du pays, mise à l’arrêt de la justice, etc. Ils indiquent ensuite que ces mesures ont été prises sur la base de législations d’urgence dont la légalité est parfois plus que douteuse, qui ont fréquemment changé et qui se caractérisent également par « la négligence des libertés fondamentales, de la démocratie et de l’État de droit ».

Au passage, les auteurs de la tribune dénoncent fortement le mépris de certaines bases de l’éthique médicale et du respect des êtres humains. Pour eux, « l’exemple le plus illustratif est celui des personnes âgées vivant en résidence, qui ont été enfermées contre leur gré, privées de relations sociales et de soins médicaux, soi-disant pour leur bien… Elles représentent la majorité de ces morts « suspects Covid-19 » dont on peut raisonnablement penser qu’ils sont décédés d’autres choses que l’on n’a tout simplement pas prises en charge. (…) Les experts et le gouvernement semblent ignorer que beaucoup de nos aînés préféraient mourir heureux et entourés que de vivre confinés les derniers mois de leur vie ».

Enfin, à la veille de la rentrée scolaire, le collectif estime que « les enfants doivent pouvoir reprendre l’école maternelle, primaire et secondaire dans des conditions normales, moyennant des mesures d’hygiène de base comme le lavage des mains. Des restrictions d’espace et de temps de détente, de jeux ou de relations sociales ne doivent plus exister. Les recommandations très récentes du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies confirment que la fermeture et la réouverture des écoles n’ont pas eu d’impact significatif sur la transmission du virus dans la communauté », rejoignant l’appel d’un groupe de pédiatres exprimés dans le même journal le 12 août.

Et maintenant, la France ?

Cette tribune collective soulève des problèmes qui se posent très largement, dans les mêmes termes, en France où les autorités politiques, appuyées par la plupart des journalistes, par l’administration sanitaire et par le « Conseil scientifique » imposent, depuis le mois de mars, un climat de peur sans cesse renouvelé, ainsi que des mesures de restriction des libertés dont les effets secondaires risquent d’être plus importants que les maux dont ces mesures sont sensées nous protéger. La France, si prompte à donner des leçons aux autres, ferait peut-être bien, pour une fois, de s’inspirer de son voisin et ami belge.

Par Laurent Mucchielli, Sociologue, directeur de recherches au CNRS (Laboratoire Méditerranéen de Sociologie), www.laurent-mucchielli.org
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