Covid-19 : « Il y a une sorte de mépris élitiste, intellectuel, envers le succès populaire de Raoult »

Professeur Didier Raoult

Expert des questions de sécurité par ailleurs Directeur de recherches au CNRS, Aix-Marseille Université, le sociologue Laurent Mucchielli, qui mène sa propre enquête sur la gestion de la crise du Covid-19, notamment en France, dans un entretien accordé à Alternative Santé, dénonce des pratiques peu orthodoxes qui ont le vu le jour avec l’apparition de ce nouveau Coronavirus. Afrik.com a sélectionné des extraits de cet entretien.

A la question de savoir ce qui l’avait motivé à mener sa propre enquête sur la gestion du Coronavirus, le chercheur français répond : « Au départ, deux événements m’ont interpellé : d’une part la manière dont est née et a été nourrie la « polémique Raoult » et d’autre part les décrets du 25-26 mars 2020, qui restreignaient la liberté de prescrire des médecins de ville, laissant comme seule alternative aux malades de prendre du paracétamol en attendant que ça passe, ou d’appeler le 15 pour être hospitalisé en cas d’aggravation. Il me semblait que c’était intellectuellement irrationnel et moralement condamnable. Ce qui m’a frappé concernant la polémique Raoult, c’est à quel point les débats se sont très vite cristallisés autour de sa personnalité. Les élites intellectuelles et les médias, parisiens essentiellement, se sont fixés à ce que j’appelle le stade « people » et qui me paraissait superficiel ».

Parlant de Didier Raoult, Laurent Mucchielli reconnaît : « Certes, l’homme est narcissique, il se considère le meilleur et ne se prive pas de le dire. Et on peut critiquer sa communication avec une certaine façon de se mettre en scène. Mais ça ne nous dit rien sur le bien-fondé ou non de son propos. Et puis Raoult n’est pas n’importe qui en virologie, c’est un des meilleurs spécialistes du monde ! Ensuite, dans sa volonté de rassurer et d’éviter la panique, il a sous-estimé l’ampleur de l’épidémie au début (« moins de morts que par accidents de trottinette »), mais il est très loin d’être le seul. Tout cela a masqué le fond, à savoir le fait que Raoult a adopté la posture fondamentale du médecin qui dit : il y a un nouveau virus, je dépiste les gens, j’isole les personnes infectées, je teste des traitements in vitro puis in vivo, je soigne et je suis mes patients. C’est évidemment ce qu’il fallait faire. Et on lui répond : « Tais-toi ! ». Je trouve ça délirant ».

« Mais voilà que, en France, elles ont aussi décidé, en pleine crise, de ne pas s’appuyer sur les quelque 130 000 médecins libéraux (dont 100 000 généralistes), alors que pour la plupart des citoyens le médecin de famille est le premier référent »

Abordant la question de « l’erreur des élites intellectuelles et des journalistes », le chercheur indique que « deux choses ont joué un rôle déterminant. D’abord, il se joue un peu la même chose que ce que j’avais observé au début de la crise des gilets jaunes ; il y a une sorte de mépris de classe, un mépris élitiste, intellectuel, envers le succès populaire de Raoult : « Ces gens ne savent pas, ils suivent bêtement un “gourou” qui aurait un “remède miracle” ». Alors que la plupart des gens ne sont ni idiots ni complotistes. Je crois au contraire qu’ils ont juste du bon sens et qu’ils ont compris la posture fondamentale de médecin dont je parlais. Ces expressions « gourou » et « remède miracle » sont des inventions de journalistes qui disent bien le sentiment de supériorité intellectuelle d’une certaine élite croyant devoir éclairer la stupide populace ».

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Revenant sur les décrets limitant fortement, pour les médecins de ville, la possibilité de prescrire à leurs patients de l’hydroxychloroquine, Laurent Mucchielli, indique que « ce décret m’a effectivement choqué et surtout fait réfléchir. Comment se fait-il qu’on cherche à empêcher les médecins de base de soigner leurs patients comme ils l’entendent ? Certes, il est normal et même souhaitable que les autorités politiques et sanitaires d’un pays donnent des directives générales de santé publique, des Medical guidelines. Et il est normal et souhaitable qu’elles coordonnent et harmonisent la prise en charge hospitalière. Mais voilà que, en France, elles ont aussi décidé, en pleine crise, de ne pas s’appuyer sur les quelque 130 000 médecins libéraux (dont 100 000 généralistes), alors que pour la plupart des citoyens le médecin de famille est le premier référent ».

Pour le sociologue, « c’est une situation quasiment unique dans le monde. Se priver de ces personnes est incompréhensible en terme stratégique. De plus, c’est totalement infantilisant pour les médecins. Enfin, ce n’est pas rationnel. On ne peut pas dire qu’il y a une incertitude sur l’efficacité des traitements possibles, qu’on lance des études statistiques pour en savoir plus, et en même temps interdire aux médecins de base d’utiliser les médicaments disponibles pour soigner les malades qui se présentent à eux dans l’immédiat. Outre le problème éthique (comment décider de ne rien faire face à un malade qui est devant vous, sous prétexte que la science n’a pas encore livré ses calculs définitifs ?), l’attitude logique de quelqu’un qui ne sait pas est de ne fermer aucune porte, de se dire que toutes les idées sont bonnes à prendre et qu’on va chercher tous ensemble.

Le Directeur de recherches au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) se réjouit que « les médecins libéraux ont bien compris tout ça d’ailleurs. L’action du collectif « Laissons les médecins prescrire » est très révélatrice. Et leur pétition a eu un grand succès auprès des personnels soignants. Comment comprendre donc ces décisions du ministère de la Santé ? Je ne vois que deux explications possibles : soit c’est de l’incompétence/panique de la part des instances politico-sanitaires, soit elles voulaient empêcher les médecins d’utiliser le protocole Raoult. Les deux pouvant se cumuler ».

« Mon rôle, et j’y tiens beaucoup, est celui d’un chercheur-citoyen. Je me suis posé des questions, j’ai eu des doutes, j’ai fait un travail de recherche dans l’urgence qu’imposait la situation (les gens mourraient !) »

Laurent Mucchielli a aussi évoqué la question de « l’industrie pharmaceutique et des enjeux financiers qui se cachent derrière les médicaments. C’est un problème dont je parlais déjà longuement dans mon manuel universitaire Sociologie de la délinquance (Armand Colin, 2018). Comme dans l’industrie agro-alimentaire, dans l’agriculture, dans la construction automobile et bien d’autres secteurs encore, les enjeux financiers sont très présents dans la santé publique. Très vite nous avons compris que la plupart des médecins qui cherchaient à balayer les propositions du Dr Raoult, et que l’on voyait beaucoup dans les médias, avaient en réalité de forts liens d’intérêt avec le laboratoire pharmaceutique américain Gilead qui cherche à imposer un médicament très onéreux dont il détient le brevet : le Remdesivir. S’il y parvient, ce sera le « jackpot » financier. Et si certains ont la mémoire courte, d’autres se souviendront du fait que Gilead a déjà fait le coup il y a quelques années dans la lutte contre l’hépatite C (le Sofosbuvir vendu 43 000 euros pour 12 semaines de traitement) ».

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« Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la santé ne fonctionne hélas pas différemment des autres domaines de la vie économique et sociale. Les grands laboratoires pharmaceutiques privés ne sont pas de simples partenaires des États qui fabriqueraient des médicaments et les proposeraient sur un marché public. Ce sont des multinationales hyperpuissantes, cotées en Bourse qui, pour conquérir des parts de marché et faire un maximum de profits pour leurs dirigeants et leurs actionnaires, mettent en œuvre des stratégies industrielles globales avec non seulement de la propagande commerciale mais aussi du trafic d’influence à destination des agences sanitaires et des médecins pour favoriser la prescription de leurs produits et, si possible, se construire des monopoles. Je crains que cette réalité n’ait joué un rôle majeur dans la question du traitement médical du Covid, rôle qui n’est peut-être pas terminé d’ailleurs, puisqu’il risque de se prolonger à travers la question du vaccin », alerte le chercheur.

« Mon rôle, et j’y tiens beaucoup, est celui d’un chercheur-citoyen. Je me suis posé des questions, j’ai eu des doutes, j’ai fait un travail de recherche dans l’urgence qu’imposait la situation (les gens mourraient !). Une partie de mes confrères et la totalité des journalistes « mainstream » (y compris la rédaction de Mediapart d’ailleurs) ont traduit « il soutient Raoult », ce qui est une interprétation ras-du-plancher. L’avenir dira si j’ai vu juste ou pas, ou en partie. Ce que j’espère surtout c’est que les journalistes se réveilleront, et que les parlementaires joueront enfin leur rôle à travers une grande commission d’enquête. Nos démocraties sont en crise. C’est peut-être une occasion de se ressaisir un peu », souhaite-il.

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