Contre la « surenchère législative sur l’immigration » en France

Un nouveau projet de loi sur l’immigration est examiné depuis fin septembre par le Parlement français. Le texte, présenté par le ministre de l’Immigration Eric Besson, durcit la politique française dans ce domaine. Déchéance de nationalité, allongement de la durée de rétention, expulsions facilitées, restriction de l’obtention d’une carte de séjour pour les étrangers malades… Des mesures que le Modem, parti d’opposition dirigé par François Bayrou, condamne. Le 25 septembre, il mettait sur pied un « Shadow cabinet », un gouvernement parallèle, au sein duquel Fadila Mehal est en charge des questions d’intégration, d’égalité des chances, et de lutte contre les discriminations. Elle nous a accordé un entretien.

Active dans les secteurs associatif – elle est présidente-fondatrice des Marianne de la Diversité – et politique, Fadila Mehal dénonce le projet de loi Besson et les choix faits par le gouvernement en matière d’immigration. Membre du bureau exécutif national du MoDem et du « Shadow Cabinet » de François Bayrou, elle met en garde contre la politique du « tout sécuritaire » et plaide pour une voie plus respectueuse des valeurs de la République française et humaines.

Afrik.com : Qu’est-ce que le Shadow cabinet ? Un nouveau concept pour relancer la Com du Modem ?

Fadila Mehal :
Le « shadow cabinet » d’inspiration britannique, correspond à la volonté du Modem de s’inscrire dans une dynamique de propositions pour construire l’alternance en 2012. Composé de 22 personnalités expérimentées et soudées, cette équipe sera chargée de suivre les dossiers et les décisions prises par le gouvernement, elle réagira et formulera des propositions. Chaque membre prendra en charge un certain nombre de secteurs de la vie du pays. Marielle de Sarnez rappelait à Giens, lors de notre université de rentrée que « le Modem était prêt à relever les défis qui nous attendent et à proposer des solutions sérieuses aux problèmes graves que rencontrent chaque jour les Français ». Au contraire d’une opération de com qui repose souvent sur du vent, cette initiative va montrer concrètement qu’une autre voie politique est possible et que le Modem va l’incarner.Cela démontre aussi qu’aux côtés de François Bayrou, la relève se prépare, qu’il y a des hommes et des femmes qui veulent faire de la politique autrement, qu’ils sont nombreux et suffisamment crédibles pour être entendus des Français. Le Modem est en ordre de marche.

Afrik.com : Tous les membres de ce shadow cabinet sont des élus, sauf vous. Qu’est-ce qui y justifie votre présence ?

Fadila Mehal :
Vous avez raison. La plupart des membres de ce cabinet sont des élus aguerris : parlementaires, maires, conseillers généraux ou régionaux, mais il est important que la société civile soit aussi représentée. C’est à travers elle que se prend aussi le pouls des Français. C’est par elle que respire notre démocratie. François Bayrou m’a fait confiance en me confiant des responsabilités importantes car il sait que je connais mieux que personne les thèmes dont j’ai la charge. Pour l’intégration, j’ai été pendant plus de 10 ans, Madame intégration, (aux cotés des préfets de région), dans les régions du Nord pas de Calais et du Languedoc Roussillon, terres d’immigration et d’accueil par excellence. J’ai siégé pendant 4 ans, à la commission des affaires sociales du Conseil Economique et social. Je suis aussi Présidente d’une grande association féministe et je sais ce que l’égalité des chances et la lutte contre les discriminations sont des horizons à atteindre quand les salaires des femmes restent toujours inférieurs à ceux des hommes et que les handicapés souffrent toujours d’une certaine invisibilité dans l’espace public.

Afrik.com : Le projet de loi Besson est examiné depuis le 28 septembre à l’Assemblée nationale. Pourquoi le dénoncez-vous ?

Fadila Mehal :
La surenchère législative sur l’immigration (7ème texte en 5 ans) ne suffira pas à masquer la difficulté du gouvernement à trouver une manière juste et humaine de traiter la question migratoire. La nouvelle loi Besson risque de rejoindre le lot des lois précédentes non appliquées ou dont l’utilité autant que l’efficacité sont très largement discutables. A travers ce projet, et dans la lignée du discours de Grenoble, ce qui me choque c’est que, pour la première fois de l’histoire de France, le gouvernement a de manière inacceptable corrélé l’immigration et la délinquance. C’est assez choquant pour ces millions d’immigrés qui vivent dans notre pays de façon paisible et régulière. Le gouvernement a choisi de traiter la question de l’immigration sous le seul angle répressif, comme si la surenchère législative et le durcissement des mesures étaient garants d’efficacité. Je le dis très tranquillement en choisissant l’excès et la surenchère, le gouvernement s’est fermé à la pédagogie et s’est privé d’alliés potentiels. Tout cela est regrettable car seuls la pédagogie et le consensus auraient permis de trouver des solutions avec un soutien large des Français. L’augmentation des inégalités entre les pays du Nord et du Sud autant que l’augmentation des inégalités en France et de la pauvreté à laquelle le plus grand des étrangers en France font de la question migratoire un sujet sensible et humain qui mérite mieux que surenchère et excès de langage. Sur ces questions, nous devrons trouver un consensus national au delà des clivages partisans qui associera intelligemment : gestion des flux, intégration des arrivants, droits et devoirs des étrangers et coordination européenne.

Afrik.com : Est-ce que, selon vous, le Sénat adoptera l’extension de la déchéance de nationalité aux Français naturalisés, alors que nombre de juristes ont souligné son inconstitutionnalité? L’Assemblée nationale, elle, l’a déjà fait…

Fadila Mehal :
Le Sénat aura une lourde responsabilité et tous les sénateurs doivent se mobiliser pour barrer la route à cette proposition. De toute façon, le gouvernement a pris le risque de voir cette mesure censurée par le Conseil constitutionnel parce qu’on ne peut pas multiplier les lois de circonstance sans respecter les principes du droit. En effet, la question du principe d’égalité de tous les Français devant la loi, sans distinction « d’origine » est posée. Pouvons nous tolérer cette violation de l’article 1 de notre constitution qui va d’une certaine manière légaliser la « double peine » pour les Français naturalisés, qui deviendront de fait des citoyens de deuxième zone ? De plus, en termes d’efficacité, cette mesure est-elle de nature à lutter efficacement contre la progression de plus en plus inquiétante de la délinquance ?

Afrik.com : Le gouvernement justifie la réduction des droits des immigrés par sa volonté de lutter contre l’insécurité. Une argumentation qui s’est avérée payante lors de l’élection présidentielle de 2007. Pourquoi abandonnerait-il une recette qui marche ?

Fadila Mehal :
Je rappelle que le président de la République a été élu en 2007 sur un slogan « travailler plus, pour gagner plus ». En termes de résultats c’est plutôt un échec. Ceux qui travaillent plus, gagnent moins car leur pouvoir d’achat a régressé, cela personne ne le conteste. C’est vrai aussi que la crise est passée par là. Sur la sécurité, même constat, malgré les effets d’annonce, la délinquance a progressé, malgré une inflation de textes législatifs et un durcissement sans précédent. Il faut donc changer de méthode, la surenchère ne peut tenir lieu de politique. En se radicalisant dans le « tout répressif » le gouvernement prend le risque, certes de séduire un électorat d’extrême droite mais aussi de s’aliéner un socle électoral de républicains convaincus attachés à la mesure et à l’équilibre. En définitive, cette course en avant du « tout sécuritaire » ne sera pas payante. Certes il faut que la loi soit appliquée et notamment lors de campements illégaux, mais Il y a une pudeur nécessaire à avoir quand on est obligé d’appliquer, à la misère, la rigueur de la loi, il n’y a pas à s’en vanter ni à en faire un étendard.

Afrik.com : Quelle alternative proposez-vous à la politique gouvernementale ?

Fadila Mehal :
Aux journées de rentrée de Giens, deux mots sont revenus de façon continue chez les militants. Le mot « espoir » dans un pays qui désespère, et le mot « valeurs » dans un pays où les puissants paraissent avoir tout oublié de l’éthique et de la morale. Nous voulons redonner du sens à ces deux mots car les Français l’attendent, même si cela est difficile. Difficile parce que la tâche de ceux qui veulent changer le monde est plus difficile que la tâche de ceux qui s’accommodent du monde comme il est, et qui se faufilent pour s’y faire leur place. Jean-Christophe Ruffin présent à nos universités a rappelé un proverbe africain à méditer : « même si le chien a quatre pattes, il ne peut pas suivre deux chemins à la fois ». Au Modem, nous n’avons qu’un chemin, il est droit et simple, il s’appuie sur deux convictions profondes. Premièrement notre attachement à la vérité. Nous considérons les citoyens comme des égaux et même comme des consciences. Nous croyons que la vérité est une vertu politique, contrairement à tous les cyniques, parce que nous pensons qu’elle est, en démocratie, la seule base solide pour la mobilisation d’un peuple. Faire face à ses problèmes, les identifier, et les ayant identifiés choisir de les résoudre, la vérité est pour nous une philosophie de l’action. Les déficits que l’on creuse sans le dire aux citoyens, la dette qu’on accumule en leur nom est intenable et insoutenable. Désormais, on sait ce que le déficit de la France atteint cette année 150 milliards d’euros. Il a été multiplié par 4 depuis 2006. La dette a dépassé 80 % de notre production annuelle. Dire la vérité c’est d’abord répondre aux déficits, celui des retraites, mais aussi celui de la sécurité sociale dont on parle si peu. Nous avons un équilibre à rétablir, ne laissons pas à nos enfants les dettes de toute une génération. Ma deuxième conviction est qu’il faut avoir des priorités simples et compréhensibles pour tous afin qu’elles soient mobilisatrices, loin des finesses et des nuances technocratiques qui sont bien souvent des aveux d’impuissance. Alors, nous proposons de faire deux choses simples. La première, éduquer nos enfants et, la deuxième, reconquérir la production pour la re-localiser en France, grâce aux PME notamment, même si cela est difficile. Apprendre à lire à tous enfants, car 30% au moins sortent de l’école primaire sans savoir vraiment lire et s’ils ne lisent pas, tout le reste ne sert à rien. C’est un impératif, moral, humain, économique, culturel. C’est une urgence nationale. Les moyens nécessaires devront être trouvés, la réflexion sera conduite, mais la France apprendra à lire à 100% des enfants qu’elle confié à l’école primaire.

Afrik.com : François Bayrou et Dominique de Villepin se sont rapprochés. C’est le ticket gagnant pour la présidentielle 2012 ?

Fadila Mehal :
Les journaux ont beaucoup évoqué cet éventuel rapprochement bien qu’il ne repose sur rien de tangible. François Bayrou a été très clair sur le sujet. Les rapprochements de personnes de bonne volonté sont toujours possibles mais ils doivent se faire dans la clarté. Le Modem a toujours laissé la porte ouverte à d’éventuels partenaires dans un souci de rassemblement mais cette main tendue ne doit pas se faire dans la confusion. Il y a un mot que nous aimons beaucoup au Modem, c’est celui d’indépendance. Notre position centrale à l’égard des deux blocs, est un formidable atout, pour prendre le meilleur de la droite et de la gauche. Dominique de Villepin est un républicain avec qui nous partageons beaucoup de valeurs, mais il doit faire un pas supplémentaire vers la clarté et l’indépendance.