« Al’lèèssi… Une actrice africaine »: à la découverte des pionniers nigériens du Septième art

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Zalika Souley est, pour beaucoup, une illustre inconnue. Pourtant, elle est la première actrice qu’a connu le cinéma nigérien. Dans Al’lèèssi… Une actrice africaine, qui sort ce mercredi en France, elle raconte ses débuts et ceux de cinéastes engagés dans une aventure à contre-courant de cette société du début des années 60. Entretien avec Rahmatou Keïta, la cinéaste à l’origine de cette leçon de cinéma.

Rahmatou_Keita_ok.jpgMustapha Alassan et Oumarou Ganda ? Des réalisateurs qui ont lancé et fait l’âge d’or du cinéma nigérien dans les années 60. D’abord influencés par le cinéma américain, dont Le Retour d’un aventurier de Mustapha Alassan est l’expression, ils deviendront bientôt la caisse de résonance de leur société avec Le Wazzou polygame, un fait divers porté à l’écran par Oumarou Ganda. Le premier long métrage de Rahmatou Keïta est un travail documentaire, tourné en trois semaines, auquel la réalisatrice a consacré sept années. C’est le premier documentaire africain à avoir figuré en sélection officielle, dans la section Cannes Classics, au Festival de Cannes en 2005. Il a été également récompensé cette année-là par le Sojourner Truth Award pendant le festival. La distinction américaine, du nom de la première Noire qui s’est insurgée contre l’esclavage, récompense les cinéastes africains et ceux de la diaspora.

Afrik.com : Votre film sort ce mercredi dans les salles en France. Enfin!

Rahmatou Keïta :
Au bout de cinq ans, j’ai fini par trouver un distributeur, Unzérofilms, qui aime mon film et qui ne m’a pas opposé les arguments habituels, à savoir que ni le cinéma africain ni les documentaires n’intéressent personne. Le film est projeté à La Clef, à partir de ce mercredi, à compter de la semaine prochaine à L’Entrepôt. Nous espérons avoir d’autres salles et que le public sera au rendez-vous. Et cette fois-ci, il faudra que la diaspora africaine sorte également et aille découvrir, dans ce documentaire, une partie de son patrimoine cinématographique. C’est important que nous allions voir nos films. A chaque fois que Spike Lee sort un film, les Africains-Américains sont au rendez-vous, c’est son premier public. Ce n’est pas du sectarisme. Ça fait juste plaisir d’être soutenu lorsqu’on parle de pans entiers de notre Histoire qui ont été occultés ou travestis. Nous sommes un peuple qui nous libérons tous les jours, un peuple qui écrit enfin sa propre Histoire.

Afrik.com : L’héroïne de ce documentaire est Zalika Souley. Mais vous rendez surtout hommage aux pionniers du cinéma nigérien…

Rahmatou Keïta :
Le Niger, à l’exception de l’Egypte, est le premier pays africain à créer une industrie cinématographique. Mustapha Alassan et Oumarou Ganda sont les premiers réalisateurs et Zalika Souley, leur première actrice. La première femme qui a accepté de jouer dans leurs œuvres en dépit des préjugés auxquels ils ont tous dû faire face. D’autant que les personnages qu’elle incarne sont des stéréotypes de femmes occidentales, dépeints dans le cinéma Occidental. Le documentaire porte sur l’histoire des pionniers du cinéma nigérien à travers sa carrière. Une industrie qui doit être ressuscitée. Avec Cannes, les autorités ont compris qu’il fallait bouger. J’ai été reçue par le Président Tandja (ancien chef de l’Etat nigérien, ndlr), son Premier ministre et le ministre de la Culture. Nous avons réfléchi ensemble à la mise en place d’un Centre national du cinéma, ce qui a été fait. Je me suis ensuite battue pour qu’un budget annuel soit alloué à la production cinématographique, ce qui a été également acté. J’espère que le coup d’Etat et le gouvernement à venir ne remettront pas en cause ces acquis car il s’agit de protéger, puis de développer un patrimoine national. Mustapha Alassan et toutes ces personnes, qui ont fait vivre cette industrie nigérienne, ont rythmé mon enfance parce que mes parents étaient des cinéphiles et m’ont transmis leur passion. Je ne m’étais pas rendue compte qu’on les avaient oubliés dans leur propre pays. C’est important de rappeler qu’ils sont des pionniers. Mustapha Alassan a tourné avant Sembène Ousmane, par exemple et personne ne le savait. Heureusement qu’il y a aussi des dictionnaires de cinéma. C’est en consultant toutes ces archives que, moi-même, je l’ai découvert. Il est important de rétablir l’Histoire.

Afrik.com : On comprend d’où est venue l’inspiration d’Abderrahmane Sissako quand il insère un bout de western dans Bamako (2006). Car les premiers films nigériens étaient des westerns. Pourquoi ?

Rahmatou Keïta :
Absolument. Mustapha Alassan réalise son western, Le retour d’un aventurier en 1966. Au début, on commence à copier les premiers films qu’on voit, les westerns et les péplums, parce que nous sommes d’abord nourris au cinéma américain qui nous arrive dans les années 40-50. Les cinéastes nigériens sont influencés par ce cinéma-là et non pas par celui montré par le colonisateur. La raison : ce sont pour la plupart des images de propagande coloniale. Quand les cinéastes nigériens font leurs premiers films, les rôles qu’ils se donnent sont des rôles qu’on trouve dans le cinéma occidental : des hommes machos et misogynes, des femmes fatales, soumises et séductrices qui prennent un malin plaisir à piéger le malchanceux héros. Les nôtres veulent ressembler à ces Blancs qui sont magnifiés par l’image. Mais petit à petit, ils sortent de ces personnages, du mimétisme et commencent à raconter leurs propres histoires. Ils s’inspirent également de faits de société à l’instar d’Oumarou Ganda.

Afrik.com : Maintenant que le chapitre Al’lèèssi… Une actrice africaine, est clos, quels sont vos projets ?

Rahmatou Keïta :
Un documentaire sur nos coups d’Etat successifs et le retour à la démocratie au Niger avec les élections prévues en janvier 2011. Je travaille également sur une fiction qui a été sélectionnée aux Panaf 2009 (Festival panafricain des arts et de la culture d’Alger), pour une co-production algérienne. Je rêve de Lauryn Hill comme actrice principale, je suis en négociation avec un producteur américain et j’aimerais que, pour une fois, mon pays participe à son financement. J’espère ne plus avoir à passer sept horribles années pour faire un film et vivre enfin de mon art (rires).

Al’lèèssi… Une actrice africainede Rahmatou Keïta

Avec Mustapha Alassan, Mahaman Bakabé, Moustapha Diop, Zalika Souley et Boubacar Souna.

Durée : 1h10

Sortie française : 17 novembre 2010

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