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Trésor Mangala / "Cette Blessure" : de l’affaire Knysna à la stigmatisation de la banlieue
Trentenaire et originaire de la région parisienne, Trésor Mangala est le réalisateur du documentaire intitulé "Cette blessure", projeté en avant-première au Parc des Princes il y a quelques jours. Un documentaire en prélude de son album du même nom, une création beaucoup plus personnelle qui porte le même nom qu’une chanson de Léo Ferré. Une chanson actualisée et transposée dans la France d’aujourd’hui. Dans son reportage, le jeune réalisateur qui se revendique "pas engagé, mais concerné", évoque une blessure, sa blessure, celle qui est issue du fossé qui s’est creusé entre ceux qui ont grandi en banlieue et les autres.

Bonjour Trésor, avant de parler de ton documentaire, peux-tu nous en dire un peu plus sur toi ?
Pour faire simple je suis Trésor Mangala, j’ai 30 ans et suis d’origine congolaise. Je suis originaire de Saint-Ouen en banlieue parisienne, là où j’ai grandi. Plus jeune j’ai fait mes débuts dans le rap, un milieu où je suis plus connu sous le nom de "13K". Plus tard, je suis passé par la radio, sur Europe 1, où j’ai travaillé avec Pierre-Louis Basse, journaliste et écrivain. Je suis maintenant dans le milieu du sport, mais je continue mon parcours dans le rap à côté.

Comment est née l’idée de réaliser ce documentaire ?
Tout est parti de l’envie de décrire ce qui se passait dans une ville, Saint-Ouen. C’est la ville où j’ai grandi, que je connais depuis que je suis tout petit et c’est là que j’ai tous mes repères. Tout le monde se connaissait. Mais au fil des années j’ai vu beaucoup de transformations. Plus les années passaient et plus je voyais cet esprit de famille et de fraternité s’éloigner. En grandissant j’ai perdu beaucoup d’amis. Certains sont tombés dans la drogue et dans d’autres dérives. Mais moi j’ai réussi à m’en sortir et quand j’ai vu certains de mes amis d’enfance tomber, je me suis demandé comment est-ce que moi je suis parvenu à ne pas tomber moi aussi malgré les obstacles ? Comment est-ce que certains jeunes issus de l’immigration arrive à s’en sortir et pas d’autres ? Tout est parti de ces interrogations.

Tu pourrais nous en dire plus sur l’idée essentielle de ton documentaire, le message que tu veux faire passer ?
C’est l’histoire d’un jeune d’origine africaine, qui met la France à nue parce qu’elle l’a mis à mal. Par ce documentaire, j’ai voulu montrer que malgré la délinquance et autre, les quartiers populaires ont une énergie positive qui est sous-estimée et que si certains tournent mal, c’est avant tout parce qu’on les a laissé tomber. Mais à un moment donné il y en a qui y arrive. Le jeune homme mis à mal dont je parle, c’est moi.

"L’éducation des footballeurs a été faite en centre de formation et non en banlieue"

Pourquoi le choix de ce titre "Cette blessure" ? A quoi as-tu voulu faire référence ?
Je suis issu d’une génération qui a grandi avec la rumba, la chanson française, le jazz, la soul. Petit, je lisais, mais je n’étais pas forcément pris par ce que je lisais. C’est plus la chanson française qui m’a appris la langue française. Et dans la chanson française, il y a des artistes qui m’ont plus attiré que d’autres comme Nougarot, Ferré, Reggani. J’ai fini par choisir une chanson de Léo Ferré que j’ai beaucoup écoutée gamin et pendant la pré-adolescence. Elle s’intitulait "Cette blessure"et il y expliquait les rapports qu’on les hommes avec les femmes, c’est à dire cette espèce d’attirance, de désir, qui peut aussi faire naître des craintes. Au final, j’ai transposé cette chanson par rapport à mon histoire avec la France.

C’est à dire ?
J’ai une famille qui est originaire d’Afrique, mais moi j’ai grandi en France. Au fil des années quand tu découvres certains problèmes de la société ça peut faire naître une certaine crainte. J’ai donc transposé cette chanson de Ferré à la situation de la France que mes parents, mes grands-parents et moi avons vécu.

- "Cette Blessure", un documentaire réalisé par Trésor Mangala

A quoi sont dues les craintes des Français de nos jours, notamment par rapport à la vision qu’ils ont de la banlieue ?
D’abord, il y a un manque d’information, mais aussi un rapport à l’histoire. Si à un moment donné on arrive à expliquer la présence des immigrés en France et le processus par lequel cela s’est fait, les pensées pourraient évoluer. Il faudrait qu’on puisse expliquer à certains Français qui ne connaissent peut-être pas tout ce qui s’est passé avant, le rapport des jeunes de banlieue à la France, qu’il y a eu une génération qui a été délaissée. Des gouvernements se sont succédés sans que les projets n’aboutissent justement à cause justement des alternances politiques. Il n’y a rien eu de concret pour des jeunes qui étaient condamnés à attendre. Sauf qu’à un moment, quand le train est passé, tu ne peux pas le rattraper.

Et le rapport à l’histoire alors ?
Par exemple, la première fois que j’ai entendu les mots "Black Blanc Beurre", je ne savais pas ce que ça voulait dire. C’est soit disant le symbole de la diversité de la France. Moi j’ai grandi dans des quartiers populaires, où on ne faisait pas de dissociation. J’ai une haine du mot "diversité", je n’ai jamais compris ce qu’il voulait dire. Plus jeune, dans mon quartier, j’avais des amis de toutes les communautés. Je n’ai jamais chercher à faire de différences entre nous car on était dans les mêmes conditions de vie. Je connaissais autant l’histoire d’ami qui juif que d’un autre marocain. Leur histoire était aussi mon histoire car ne étions ensemble.Le problème que certains ont avec la banlieue est essentiellement du à ça. Les histoires ne sont plus partagées.

C’est donc la méconnaissance de l’autre qui crée cette séparation ?
Exactement. Comme on ne trouve pas d’où viennent les problèmes, ceux-ci persistent. On préfère dire qu’il y a un problème plutôt que de dire d’où vient le problème. On en est arrivé à la situation actuelle parce qu’il y a eu des actions qui se sont passées avant. Les jeunes des quartiers ne connaissent pas leur histoire. Je parle là de l’histoire de leurs grands frères, ceux qui sont passés par là avant eux. C’est ça qui crée le respect. Or ce respect n’existe peut-être plus, ou alors n’est plus le même qu’avant.

Comment faire alors pour tenter de ramener ce respect ?
En mettant en avant des jeunes issus des quartiers populaires qui vivent en harmonie avec ce qu’ils sont. Bien sûr qu’il y a plein de problèmes d’insécurité, de racisme et autres, mais par exemple pour reprendre mon cas, je n’ai jamais fait de garde à vue de peur de voir ma mère venir me chercher au commissariat. Et ça c’est dû à quoi ? A l’éducation, africaine dans mon cas. En mettant en avant des jeunes qui ont réussi à s’en sortir, on pourrait susciter des vocation et inciter les plus jeunes à faire pareil.

"On ne peut pas demander à des joueurs de football de 20 ans d’être les Rimbaud du 21e siècle"

Un exemple peut-être ?
Un monsieur que j’ai toujours admiré, Jérôme "Kenzy" Ebella, qui avait fondé le Secteur Ä et était originaire des quartiers populaires. Il a réussi à susciter beaucoup de vocations dans le rap, mais on ne l’a jamais vu en Une des journaux. C’est dommage. On aurait pu nous le vendre car c’est un homme d’affaires. Il y en a des modèles de gens originaires de la banlieue et qui ont réussi comme Pierre-Louis Basse, qui est un grand écrivain et qui pourtant a habité en Seine Saint-Denis. Il était à Saint-Ouen, il a connu cette France qu’on voit au journal télévisé et que l’on dénigre. Ça ne l’a pas empêché d’avoir le parcours qu’il a eu.

Dans le documentaire il y a aussi un volet sur le football et les comportements des joueurs, peux-tu nous en dire plus ?
Je suis parti de la Coupe du monde 2010, qui m’a vraiment marquée car elle se jouait en Afrique. J’avais envie que les joueurs de l’équipe de France avec des origines africaines envoient une belle image, mais au final j’ai été très déçu avec l’affaire de Knysna. Après on a vu que les joueurs ont été traités d’enfants des quartiers populaires, pour expliquer leur attitude, alors que c’est faux. On ne peut pas associer les jeunes footballeurs comme Ben Arfa et Nasri aux quartiers populaires. Ce sont des enfants qui ont grandi en centre de formation. Ils y étaient 5 jours sur 7. Ils voyaient leurs familles deux jours dans la semaine. Comment peut-on donc dire que ces joueurs là sont donc des gamins de quartiers populaires et ont été mal éduqués par leurs familles ? Ce sont des garçons de centres de formations. Si à un moment donné il faut se poser la question de leur éducation, c’est avant tout parce qu’il y a eu un raté au niveau du système de formation. Ils ont passé plus de temps à Clairefontaine que chez eux.

Par exemple, Rolland Courbis, que je fais intervenir dans le documentaire, a eu sous ses ordres une équipe avec des joueurs comme Peter Luccin, William Gallas, Laurent Blanc, ou Christophe Dugarry et est parvenu à les faire cohabiter tous ensemble. La question que je me suis posée est : puisqu’on a réussi à le faire avant, pourquoi n’y arrive-t-on plus maintenant ? Peut-être qu’à l’époque, quand on voyait un joueur de football arriver, on ne l’identifiait pas tout de suite à un rappeur et à l’image à laquelle elle peut renvoyer. C’est justement ça qui crée des préjugés. On ne peut pas demander à des joueurs de football de 20 ans d’être les Rimbaud du 21e siècle.

A la fin il y a quand même un message d’espoir...
Quelqu’un qui est écarté, à qui on n’offre aucune perspective, je ne vois pas comment il peut vivre épanoui. Les personnes que j’ai mises dans ce documentaire ont pour la plupart plus ou moins réussi dans leur domaine. Tout cela pour dire que rien n’est plus fort que la volonté. Quand on l’a, on peut aller jusqu’au bout.


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