26 novembre 2014 / Mis à jour à 22:05 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
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Rachid Djaïdani : "C’est un acte politique de prendre une caméra"
Rachid Djaïdani © Or Prod - Farid Kounda

Ancien boxeur devenu écrivain et comédien, Rachid Djaïdani est aujourd’hui réalisateur. Son premier film Rengaine sort en salles ce mercredi. Neuf ans pour donner corps à un récit qui aborde un sujet rarement traité dans l’Hexagone, le racisme intercommunautaire. Rachid Djaïdani se dévoile un peu et livre les secrets de fabrication de Rengaine, ses sources d’inspiration et ses premières émotions de cinéaste.

Afrik.com : A travers le personnage d’une jeune arabe que ses frères veulent empêcher de se marier avec un Noir, Rengaine évoque le racisme inter communautaire en France. Pourquoi ce sujet ?
Rachid Djaïdani :
Quand j’ai commencé à réaliser ce film il y a neuf ans, Rengaine ne parlait pas seulement de cela. J’avais trente ans, j’avais été maçon, boxeur, écrivain, acteur et j’étais dans une démarche différente : le film racontait surtout l’histoire d’un black qui veut être acteur et qui ne passe jamais à l’image parce qu’il est noir. Je filmais les mésaventures de Dorcy qui n’arrive pas à faire sa place à cause de sa couleur de peau. Mais le temps m’a aidé à m’épanouir, à avoir un discours plus précis et un autre regard. L’histoire racontée dans le film a changé.

Afrik.com : Votre mère est soudanaise et votre père algérien : c’est un thème qui vous est proche ?
Rachid Djaïdani :
C’est d’abord une blessure, qui revient d’ailleurs en ce moment car je suis amené à en parler lors des interviews sur mon film. Enfant, je n’avais pas conscience de mon métissage mais j’en entendais parler à travers les faits divers : des hommes étaient tués ou devenaient handicapés après avoir été battus à coups de battes de base-ball parce qu’ils étaient sortis avec la sœur de l’un ou de l’autre en dehors de leur communauté. Ça faisait partie de notre quotidien, mais ce racisme intercommunautaire n’a jamais été exploité au cinéma ou ailleurs. Bien sûr, c’est plus pratique d’avoir un seul et même ennemi : le français tricolore qui n’aime pas ni le noir ni le pixel caramel ! Dans Rengaine, je parle de ces gens qu’on croise au quotidien toujours ensemble et qui s’entendent très bien tant que ça ne va pas jusqu’à la quéquette et l’oseille. J’ai voulu changer le regard qu’on peut porter sur nous, les Rebeus ou les Renois, que ce soit dans le cinéma ou les faits divers. Il faut montrer que les choses sont beaucoup plus complexes qu’on ne le croit. Et si je cadre très serré dans ce film c’est aussi pour qu’on accepte de nous regarder de près. J’ai pu dire qui nous sommes : c’est un acte politique de prendre une caméra.

Afrik.com : Votre film est labellisé "RSA, c’est à dire réalisé sans argent. Qu’est ce qui vous a donné l’énergie de vous lancer, sans savoir que cette aventure allait durer si longtemps ?
Rachid Djaïdani :
Il y a neuf ans, les films qui résonnaient dans ma tête à l’époque s’appellent Festen, Hexagone ou Adieu Babylone pour la France. Les réalisateurs Malik Chibane et Rafël Frydman ont fait leurs films à l’énergie. Et puis il y a eu Osmose, dans lequel je jouais avec Romain Duris et Clément Sibony, qui est sorti en 2004 : Raphael Fejtö était un jeune réalisateur, il filmait avec une petite caméra. Je me suis dit : « Si les frangins le font, c’est que c’est possible pour moi ! » Et puis Lars von Trier avait lancé avec d’autres réalisateurs le manifeste Dogma avec des règles qui m’allaient bien : pas d’argent, pas de lumière artificielle, pas de son traficoté (ça tombe bien je n’avais rien de tout ça) et pas d’acteurs (tant mieux, je n’en avais pas non plus)… C’est aussi un cinéma de crise. Je suis content car je me dis que j’ai réalisé un film d’ouvrier, de prolétaire, à l’ancienne, à la Ken Loach.

Afrik.com : Qui vous a aidé ?
Rachid Djaïdani :
Il y a eu une solidarité incroyable de l’équipe et des amis, même ceux qui ne font pas partie du film : le grand frère de Kamel Zouaoui (qui joue un des quarante frères) m’a offert un disque dur ; un autre ami m’a donné un ordinateur quand le mien ramait. Le monteur, Julien Boeuf, m’a offert un an de sa vie en travaillant avec moi. C’est une aventure humaine. Les amoureux du septième art ne sont pas ceux que l’on croit : un technicien en maçonnerie ou un laveur de vitres sont parfois ceux qui vont comprendre ma démarche et me donner un morceau de pain ; et m’aider davantage que d’autres qui viennent de la rue et ont réussi dans ce milieu.

Afrik.com : Au générique du film, vous remerciez des dizaines de personnes, et en premier les Pépites du cinéma.
Rachid Djaïdani :
Les Pépites du cinéma est un festival créé par Aïcha Belaïdi qui est comme ma sœur. Elle est la bénédiction du film, elle a toujours été là ! Si le générique est si long, c’est parce que j’ai rencontré tant de gens que je voulais vraiment les remercier tous. Et j’en ai peut-être oublié. C’étaient des actes gratuits : ça va de Farid Kounda qui a réalisé l’affiche et m’a hébergé un an dans sa société, jusqu’à ma voisine et ses enfants qui nous ont accueillis et prêté des jouets pour filmer une séquence… Et puis les monteurs ont été incroyables : il y a eu deux ans de montage, et deux monteurs avec moi. J’ai 400 heures d’images filmées et mon film dure seulement une heure quinze au final ! Tout ce que j’ai filmé en neuf ans tient maintenant dans une cassette.

Afrik.com : A propos de montage, la fin du film (que l’on ne dévoilera pas) a-t-elle changé au cours de ces neuf ans ?
Rachid Djaïdani :
Oui, nous avons tourné plusieurs fins, dont une violente. Je voulais coller à la réalité. Mais neuf ans se sont écoulés et je me suis apaisé. J’ai pris conscience que j’avais une responsabilité : entretemps j’ai eu un enfant avec Sabrina Hamida, qui est l’héroïne féminine de Rengaine et ma princesse dans la vie. Nous avons maintenant une petite fille et ce film, c’est ce que je lui souffle à l’oreille pour sa liberté de femme. C’est l’envie que j’ai qu’elle s’épanouisse plus tard.

Afrik.com : Rengaine a été présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs où il a reçu le prix de la critique internationale (Fipresci), il est projeté en avant-première avant sa sortie en province… Quelles sont les réactions ?
Rachid Djaïdani :
Je n’étais pas préparé au festival de Cannes. Tout le monde est venu sur moi, les distributeurs, les producteurs, les journalistes. Je ne maîtrisais plus rien mais heureusement j’ai été protégé par des gens bienveillants. Maintenant, c’est plus calme. Même si je n’en reviens toujours pas de cette aventure. J’ai accompagné le film en province pour des avant-premières et j’étais à Strasbourg il y a quelques jours. La salle était pleine et quasiment tous les spectateurs sont restés pour le débat. Ils disaient qu’ils n’avaient pas l’habitude de côtoyer ces personnages urbains blacks et rebeus. Rengaine leur donne l’opportunité d’être comme des petites souris, de nous regarder, au plus proche. Un monsieur est venu me dire : "C’est la première fois que je regarde ces jeunes dans les yeux, sans baisser les miens. Maintenant, je peux vous regarder dans les yeux et vous parler enfin. » Dans les débats, les gens sont aussi touchés par l’humour du film, la capacité de l’héroïne Sabrina à croire en son amour, mais surtout, ils sont surpris : "Ah bon, ça se passe comme ça chez vous ?" C’est un soulagement pour les français “de souche”, pour une fois on ne les accuse pas d’être les méchants racistes. Ça leur fait du bien. Quant à moi, à la fin des projections, je suis encore bouleversé à chaque fois. Même si je suis sorti de la chrysalide, je n’ai pas encore pris le temps de m’envoler. Je suis très lié au film, je n’ai pas encore baissé la garde. Mais maintenant je suis fier de cette grande aventure. Et ce petit mot, fier, est un vrai médicament quand on peut se l’attribuer.


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