17 septembre 2014 / Mis à jour à 09:20 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
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Meherzia Labidi : « On a besoin de courage politique en Tunisie ! »

A l’occasion de la journée internationale de la femme, Afrik.com est allé à la rencontre de ces femmes africaines qui, avec peu de moyens, contribuent beaucoup au développement du continent. Entretien avec Meherzia Labidi, vice-présidente de l’Assemblée Nationale Constituante (A.N.C) tunisienne.

(De notre correspondante)

Lorsqu’elle revient de l’exil, c’est un mélange d’admiration et d’intrigue qu’elle suscite. Très peu connue par les tunisiens ou alors dans des cercles réduits, elle est souvent conspuée dans les réseaux sociaux et les chaines médiatiques toutes obédiences confondues. Imperturbable, Mme Meherzia Labidi, traductrice-interprète qui a vécu et travaillé en France depuis plus de vingt ans, avant de regagner la patrie pour être élue première vice-présidente de l’A.N.C, développe une conception « nuancée » de la gouvernance, s’agissant de la Constituante tout aussi bien qu’en ce qui concerne l’action du gouvernement au sein duquel son parti occupe une place privilégiée par le verdict des urnes, un 23 octobre 2011.

Nous l’avons rencontrée pour aborder des questions politiques telles que perçues et vécues par une femme que beaucoup considèrent comme ayant été « parachutée » dans l’orbite politique. En dépit de sa formation qui compte, entre autres, un diplôme de l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs de la Sorbonne, spécialité traduction économique et juridique et de son parcours d’activiste de l’ong « Religions pour la paix ». C’est un parcours de femme politique tunisienne qui, loin de faire le consensus, fait couler de l’encre et s’agiter les claviers.

Afrik.com : Quel bilan feriez-vous du gouvernement partant ?
Meherzia Labidi :
J’estime que l’on ne peut juger de la qualité ni des résultats de la prestation de ce gouvernement qu’en le situant dans son contexte post-révolution. Un contexte de récession économique mondiale, de stagnation surtout dans la zone euro dont nous dépendons, sans oublier le lourd héritage d’une économie structurellement malade. Parce que quand on parle d’inégalité régionale, il faut admettre qu’il s’agit d’une inégalité endémique qui date de longtemps. Ce gouvernement a aussi hérité d’une administration solide, certes, mais qui se trouve infestée par le fléau de la corruption dans ses aspects financier et administratif. Je pense que ce gouvernement a entretenu le désir de réaliser nombre de choses positives. Il a beaucoup travaillé, mais les résultats se sont avérés en-deçà des attentes.

Afrik.com : Quelles sont les causes de cet échec, à votre avis ?
Meherzia Labidi :
Le manque d’expérience a fait que les priorités n’ont pu être définies avec justesse. A considérer également le plafond de la demande sociale : les familles nécessiteuses, les chômeurs de longue date, les familles des martyrs et des blessés de la révolution, les victimes de la dictature et de la corruption et les hommes d’affaires dont le dossier est resté en suspens. La bonne volonté des membres du gouvernement a été obnubilée par la bipolarisation de la situation politique, aggravée par ailleurs, par un manque de communication ou une mauvaise communication. C’est dire que l’échec dont vous parlez reste relatif. Ce qui est étonnant, c’est que le chef du gouvernement M. Jebali, est tombé dans ce piège en se prononçant sur cet échec ! Je ne suis pas du côté du gouvernement, mais plutôt du côté de l’A.N.C, mais je me suis sentie mal à la place de certains ministres qui ont plutôt bien travaillé et fait avancer des dossiers.

Afrik.com : N’y avait-il pas moyen de réajuster la démarche du gouvernement en matière de communication et des priorités(les blessés de la révolution, les familles des martyrs et les hommes d’affaires), sachant que certains ministres avaient déjà été interrogés par les constituants ?
Meherzia Labidi :
Concernant les blessés de la révolution, des pas importants ont été franchis et cela illustre parfaitement le décalage entre la somme de travail effectué par le gouvernement et la communication. Il y a eu un travail en commun entre l’AN.C et le ministère des droits de l’Homme et de la justice transitionnelle pour établir l’inventaire des doléances, dans une première phase. Ensuite nous sommes passés au tri pour déterminer quels sont les véritables blessés de la révolution. Lorsque ces blessés étaient à l’aéroport, en partance pour la France, l’Allemagne, la Turquie, le Qatar, ils étaient assaillis par les médias. Une fois soignés, et à leur retour, aucun écho ! La loi d’exception pour l’embauche dans la fonction publique des blessés de la révolution et des membres des familles de martyrs, des chômeurs de longue date et des bénéficiaires de l’amnistie générale a permis à nombre de ces personnes d’être embauchées. Plus que ces résultats, ce sont les manifestants devant le siège de l’AN.C qui accaparent l’attention des médias. C’est dans l’ordre naturel des choses, je l’admets, mais il faudrait, relativiser les choses et tenir compte de ces résultats, dans l’évaluation de l’action du gouvernement partant.

Afrik.com : Il est tout de même un motif déterminant qui a précipité la chute de ce gouvernement. C’est le motif sécuritaire. Qu’en pensez-vous ?
Meherzia Labidi :
L’année dernière, j’étais invitée à Washington et dans une réunion avec des responsables de la Banque Mondiale, on m’a demandé ce que je considérais comme une priorité pour une éventuelle aide. J’ai répondu : la sécurité. Ce qui a fait riposter des collègues qui ont vu dans ma réponse un brin d’alarmisme. En fait, j’étais plutôt réaliste et mon expérience dans une ong qui accompagnait la réconciliation dans les pays ayant vécu des conflits m’a enseigné que le défi sécuritaire était le plus redoutable dans les pays en question. Par conséquent, l’aide la plus salutaire à mon sens, devait servir l’équipement de notre armée, de tout le secteur paramilitaire et des services de la sûreté nationale. La Tunisie est un petit pays enclavé entre la Libye, un pays qui a connu une guerre civile et dans lequel les armes circulent à vau l’eau et avec des frontières de milliers de km quasi incontrôlables. D’un autre côté, l’Algérie avec des frontières très étendues et un désert tout aussi bien incontrôlable, un pays qui vient de sortir d’une épreuve d’instabilité qu’il a eu le mérite de dépasser. Ne pas se préoccuper de la sécurité, c’est à la limite de l’inconscience.

Afrik.com : N’empêche que la défaillance sécuritaire a donné des coups durs à cette phase de la transition démocratique et qu’elle a donné libre cours à toutes les formes de violence, notamment la violence politique ?
Meherzia Labidi :
Oui, il y a eu des coups qui furent très durs. Le coup de l’ambassade américaine. Est-ce que la police était prête ? Est-ce qu’elle était capable de faire face à un mouvement de masse spontané ?

Afrik.com : Mais n’était-ce pas prévisible ?
Meherzia Labidi :
Certes. Il y avait aussi des événements précurseurs de cette insécurité, de cette violence tels que les émeutes à Sousse qui ont suivi l’incident d’El Ibdillya. Qui était derrière tout ça ? En amont de l’explosion des libertés, il y a eu une explosion de l’agressivité verbale et des comportements.

Afrik.com : Une agressivité politique aussi ?
Meherzia Labidi :
C’est ce que j’entends par agressivité verbale. Lors d’une séance que je présidais à l’A.N.C, un député s’adressait au ministre de l’Intérieur en lui disant : « Mais estimez-vous heureux que les manifestants n’aient pas déboulonné les rails et porté les armes contre vous ! ». Alors qu’on venait de couper les chemins de fer, d’immobiliser les cargaisons commerciales vers la Libye et de prendre en otage, un arbitre de foot international ! Un autre exemple d’agressivité politique : ce poète qui clamait dans un plateau.tv : « si un tel parti politique gagne les élections, je porterai le treillis et les armes pour le combattre ! »…

Afrik.com : Ne pensez-vous pas que le gouvernement porte la responsabilité de la recrudescence de la violence en raison de l’impunité dont ont bénéficié ses auteurs ?
Meherzia Labidi :
Je dirai qu’il a une grande responsabilité, car son rôle, c’est essentiellement d’assurer la sécurité du pays et des citoyens. Ceci dit, nous sommes redevables de la même responsabilité envers notre pays. Et il ne suffit pas de questionner le gouvernement, mais de nous poser la question de savoir comment faire pour construire une ambiance de non violence et qui prépare le terrain à une culture de la paix, une culture de débat et de dialogue.

Afrik.com : Comment évaluez-vous l’initiative de M.Jebali concernant un gouvernement neutre et formé exclusivement de technocrates ?
Meherzia Labidi :
Je crois qu’elle était salutaire, surtout après l’horrible assassinat du militant Chokri Belaid. Le choc a été tel que l’on a été assailli par l’appréhension d’une escalade de la violence. L’intérêt de cette initiative réside dans le fait qu’elle coïncidait avec l’enlisement du gouvernement tout autant que de l’opposition dans des « chicaneries » politiques, à défaut d’un vrai débat d’idées constructif.

Afrik.com : Comment se fait-il, alors, que votre parti ait rejeté cette initiative ?
Meherzia Labidi :
A vrai dire, je faisais partie de ceux qui s’y sont opposés, parce que pour moi, la crise qui parcourt le pays est essentiellement politique. Les technocrates seraient les bienvenus dans une conjoncture de stabilité politique avec une Constitution parachevée. Ce dont on a besoin, à l’heure qu’il est, c’est d’un courage politique pour prendre des décisions et avancer dans l’élaboration de la Constitution. Ce qu’il faut pour s’acquitter de cette tâche, ce sont plus des politiques qui se mettent d’accord sur des principes politiques et non point des technocrates.


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