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Madame St-Clair, reine de Harlem

Voici un personnage de la vie new-yorkaise de la première moitié du XXe siècle, totalement inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique, que Raphaël Confiant nous fait découvrir dans un roman à la fois captivant et étourdissant. C’est le récit du fabuleux destin d’une jeune martiniquaise qui, ayant vécu dans l’ignorance du rêve américain avant son arrivée aux Etats-Unis, va cependant, grâce à son tempérament, conquérir Harlem et en devenir la reine crainte et incontestée.

Mené sur le ton de l’entretien, ce récit autobiographique apparaît décousu. Cela sans doute parce que, emportée par le cours des images qui lui viennent à l’esprit et sans doute aussi par le rythme décousu de sa vie, la narratrice – qui a soixante-seize ans au moment de cet entretien avec son neveu venu de la Martinique pour la circonstance – finit par mélanger les époques. Toutefois, ce mélange n’altère nullement l’intérêt des réalités vécues et encore moins celui des vérités historiques qui nous sont données.

Peinture de deux sociétés

C’est tout d’abord une société martiniquaise fortement cloisonnée, où Blancs, Mulâtres et Noirs semblent regarder dans des directions différentes, qui nous est montrée. Une Martinique où, « dès leur arrivée au port de Fort-de-France, les marins européens se ruaient dans les quartiers populaires à la recherche de chair fraîche ». Et dans ce tableau où il constitue le marchepied du Blanc et du Mulâtre aussi bien sexuellement qu’économiquement, le Noir s’applique à ne se fier qu’à Dieu croyant ainsi trouver auprès de lui sa délivrance du joug du Blanc. On découvre aussi le Mulâtre « obséquieux envers les Békés, méprisants envers les Nègres et les Indiens ».

En 1912, à vingt-six ans, lorsqu’elle abandonne l’enfer de sa jeunesse en quittant sa Martinique natale pour les Etats-Unis, après un bref séjour en France et surtout à Marseille, c’est comme si elle tombait de Charybde en Scylla. Une Amérique où le crime est partout présent : le Ku Klux Klan qui pend, assassine, brûle les Noirs mais prend un malin plaisir à violer les négresses ; la mafia blanche organisée en gangs criminels comme le Irish Mob (mafia irlandaise), les Ritals (mafia italienne), les Yiddish (mafia juive), les Polacks (mafia polonaise) qui contrôlent, l’arme à la main, les secteurs de l’économie qu’ils peuvent arracher à l’Etat.

Et comme il faut se faire diable pour réussir en enfer, et parce que Stéphanie Saint-Clair a décidé qu’elle ne sera plus femme de ménage comme aux Antilles, elle s’introduira dans les milieux de la mafia blanche pour se former et ensuite, durant cinq longues années, organiser et structurer un réseau de loterie clandestine pour devenir la reine de Harlem, ce quartier peuplé de miséreux et de « voyous pour qui une femme était juste une paire de seins et un gros cul ». Mais c’est aussi dans cette ville de « New York où faire montre d’impitoyabilité, y compris avec les gens de sa race, était la règle » qu’elle va faire la connaissance de grands intellectuels noirs comme W.E.B. Du bois, Malcom X et Marcus Garvey surnommé le Moïse noir.

On imagine aisément que Mme St-Clair ou Queenie (petite reine), la reine de Harlem, subissait constamment les tracasseries de la police new-yorkaise. Mais celle-ci la tolérait parce qu’elle corrompait ses chefs – tout comme les mafias blanches – et certainement aussi, selon ses propres termes, parce qu’une Française noire était une étrangeté dans le paysage américain. Par ailleurs, comme les rivalités entre les clans étaient courantes, sa confrontation avec Lucky Luciano, le célèbre chef de la mafia blanche de New York – qui avait « un accent italien à couper au couteau [...] pour quelqu’un qui vivait en Amérique depuis bien plus longtemps » qu’elle – a été inévitable.

Outre la peinture d’une Martinique troublante, ce livre est un étourdissant voyage dans l’Amérique de la prohibition et de la guerre des gangs, du crime et des commerces illicites. Et c’est de cette époque qu’émerge étrangement la frêle silhouette d’une Française noire au moment même où émerge en France celle de l’Américaine Joséphine Baker.

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