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« Il y a une instrumentalisation de l’islam en France »

Ce week-end, l’Hôtel de ville de Paris accueille la 19ème édition du Maghreb des livres. Nadia Henni-Moulaï, journaliste et auteur, y présentera son second livre, Petit précis de l’islamophobie ordinaire.

Un recueil de nouvelles inspirées d’histoires vraies qui témoignent des discriminations et de la stigmatisation que vivent au quotidien les musulmans de France. Dans un contexte où la notion même d’islamophobie est rejetée, ce livre se veut être un manifeste contre "l’islamo-bêtise". Avec humour et ironie, mais sans minimiser la gravité des faits, l’auteure invite les non-musulmans à se rendre compte, au travers de ces chroniques, du ridicule de certaines préjugés, et de s’informer sur la religion musulmane et ceux qui l’incarnent avant d’émettre des avis négatifs. Rencontre.

Afrik.com : Après un recueil de nouvelles sur la mémoire de la guerre d’Algérie, pourquoi avoir choisi le thème de l’islamophobie, très controverse, pour ce second livre ?
Nadia Henni-Moulaï :
C’est un thème qui s’est imposé à moi. Parce qu’il me touche, qu’il touche à ma famille, à mon histoire. Je me disais il y a une vrai méconnaissance sur le sujet en France. Une amie me racontait une anecdote par rapport à ça_ qui est devenue la première chronique de mon livre d’ailleurs_, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. D’où l’idée de ce livre. J’avais envi de rire de ces histoires mais aussi d’avoir un vrai engagement. Il y a une instrumentalisation de l’islam en France. C’est très clair depuis le 11 septembre 2001, mais ça existait bien avant. Sur le contexte, c’est une idée que j’ai eu il y a un an et demi, deux ans. L’actualité m’a confirmé l’importance d’écrire ce livre.

Afrik.com : Vous parlez d’engagement. A qui est destiné ce livre ? Aux islamophobes ?
Nadia Henni-Moulaï :
L’idéal serait qu’il soit lu par des personnes qui ont un problème avec l’islam. On peut penser qu’elles sont de plus en plus nombreuses. D’après un sondage publié récemment dans Le Monde, 74% des personnes interrogées jugent cette religion « intolérante ». Mais combien d’entre eux ont lu ne serait-ce qu’un verset du Coran ? Combien d’entre eux côtoient réellement des musulmans ? J’avais envie, à travers des anecdotes, de démontrer que certains jugements sont à la limite du grotesque. C’est un livre qui s’adresse à ceux qui ont une idée préconçue sur l’islam, aux défenseurs de l’islamo-bêtise.

Afrik.com : Le terme « islamophobie » est rejeté par une bonne partie de la sphère politico-médiatique en France, ainsi que par les associations de lutte contre le racisme. Une manière de nier le problème selon vous ?
Nadia Henni-Moulaï :
Sur le thème islamophobie, il y a en effet une querelle lexicale. Faut-il parler d’islamophobie ou de musulmanophobie ? C’est une querelle de chapelle. C’est une spécialité bien française de jouer sur les mots pour noyer le poisson. A savoir la représentation de l’islam en France et de ceux qui l’incarnent, les musulmans de France. C’est encore un jeu de dupe. Et le terme, contrairement à ce qu’affirme Caroline Fourest et d’autres, n’est pas apparenté à la révolution iranienne mais remonte au 19e siècle. Si ce n’était qu’un problème de définition, ce ne serait pas si grave. Or, le débat autour du terme « islamophobie » vise justement à cacher une réalité, à savoir les discriminations et la stigmatisation que vivent au quotidien les musulmans en France. D’où l’idée de ces nouvelles.

Afrik.com : Sur la forme, comme pour votre premier livre, vous avez fait le choix de vous baser sur des anecdotes pour en faire des nouvelles. Un mélange de réel et de fiction en somme. Pourquoi ce choix ?
Nadia Henni-Moulaï :
Les nouvelles fonctionnent bien. Je voulais faire un livre qu’on puisse lire dans le métro. J’ai recueilli une série d’anecdotes, effectivement comme pour le premier livre, que j’ai respecté avant de laisser libre court à mon imagination pour en faire des nouvelles. Mais qui reposent sur des faits réels. L’idée c’était aussi de dédramatiser le sujet. Je ne voulais pas du tout en faire quelque chose de victimisant. C’était essayer de faire rire pour mettre en avant l’islamophobie sans pour autant minimiser la gravité des faits. Les musulmans ont de l’humour contrairement à ce que l’on pense.

Afrik.com : Effectivement, si elles font grincer des dents, ces anecdotes sont aussi très drôles. Le rire est la meilleure arme pour combattre les préjugés ? Ainsi que le démontre tous les ans les Indivisibles avec les Y’a Bon Awards qui épinglent « les racistes » de l’année…
Nadia Henni-Moulaï :
C’est une très bonne arme mais pas la seule. Il faut s’inscrire sur différents registres. Les Y’a Bon Awards c’est une très bonne initiative, parce qu’ils font tout un travail de veille. Mais il faut également être dans la proposition et dans l’innovation et pas seulement dans la dénonciation. Etre capable d’apporter des solutions. Il faut faire avancer les choses à ce niveau-là. Les populations issues de l’immigration s’illustrent beaucoup dans leur capacité à divertir, à un moment il faut faire autre chose, prendre son destin en main !

Afrik.com : Dans ce livre vous adressez également un message aux non musulmans : s’informer. Aller vers la connaissance de l’autre, des musulmans notamment, et ne pas se limiter à regarder TF1 pour reprendre vos termes. La méconnaissance est à la source de la stigmatisation des musulmans en France d’après vous ?
Nadia Henni-Moulaï :
Bien sûr, je ne suis pas naïve. Je ne suis pas là à dire allez lire le Coran. En plus, la lecture du Coran comme de la Bible ou de la Thora suppose de faire un effort intellectuel. Les musulmans, justement parce qu’ils sont confrontés à ses attaques, ont été obligés de faire ce travail de connaissance, pour assoir leur identité. Les gens ont le droit de critiquer l’islam, d’émettre des avis négatifs sur l’islam. L’idée dans ce livre c’est de dire aux gens : renseignez-vous sur l’islam avant d’apporter des jugements négatifs. Selon le baromètre Sofres, 69% des sondés passent par la télévision pour se tenir informé de l’actualité. C’est révélateur. Il faut aller au-delà.

Afrik.com : Qui a lu la loi de 1905 sur la laïcité dont on parle si souvent ?Qui sait qu’elle a été modifiée plus de 50 fois ?
Nadia Henni-Moulaï :
A un moment on ne peut plus faire l’économie du savoir. Encore plus quand on connait les contraintes actuelles des mass media, réagir à l’info dans l’urgence, avec des reportages ou des articles de plus en plus courts, l’obligation de provoquer pour faire du buzz… On ne peut pas se contenter de faire sa culture en regardant le journal de TF1. Ça tombe bien, Beaubourg est ouvert le dimanche !

Nadia Henni-Moulaï, Petit précis de l’islamophobie ordinaire, Editions Les Points sur les i.

Nadia Henni-Moulaï, 1954-1962 La guerre d’Algérie. Portraits croisés, Editions Les Points sur les i, 2011.


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