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Egypte : sortir du cauchemar des subventions
Le Caire, la capitale d’Egypte

Avec de l’essence à 1,73 $ le gallon, le trafic automobile au Caire est, sans surprise, un cauchemar. Et avec du pain à moins d’un cent, il n’est pas surprenant que les trottoirs de la ville soient pavés de pitas jetées. Avec les subventions, les États du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord font en sorte que chacun, y compris les plus pauvres, ait accès aux biens de consommation de base à un prix abordable. Mais les subventions à l’énergie et aux biens de première nécessité sont de plus en plus coûteuses pour les ressources publiques, et, en même temps, n’apportent seulement que de très modestes avantages à ceux qui en ont besoin.

En Égypte, les classes moyennes, les nantis et les grandes entreprises sont les premiers bénéficiaires du système de subventions. Un égyptien nantis typique reçoit à peu près deux fois le montant de subventions d’un vrai pauvre. Dans le même temps, les subventions aux carburants et aux aliments comptent pour près d’un tiers du budget total de l’État, soit plus de 10 pour cent du PIB du pays. La question des subventions est donc clé pour résoudre les problèmes des finances publiques du pays.

Pourtant, la réforme est une tâche ardue. Pour les égyptiens, les produits subventionnés sont un élément essentiel du contrat social perçu entre les citoyens et l’État. Les égyptiens ont toujours eu peu à dire dans les affaires publiques et ne devaient jamais attendre beaucoup de leur État (en dehors des impôts, de la bureaucratie pléthorique et d’un harcèlement constant). Quand le président Sadate tenta de couper les subventions du pain en 1977, le pays connut de violentes émeutes. La même chose se produisit trente ans plus tard, suite à une hausse des prix alimentaires en 2008.

Jusqu’à présent, les tentatives pour résoudre le problème des subventions ont été quelque peu chaotiques. En Octobre 2012, le Premier ministre Hicham Kandil annonça que le gouvernement envisageait une réforme progressive des subventions à l’énergie. Il s’agissait de mettre un plafond à la quantité de carburant et de gaz de cuisine bon marché que chaque ménage peut acheter, chaque foyer égyptien n’ayant désormais accès qu’à seulement deux bouteilles de butane entièrement subventionnées (pour la cuisson), la consommation supplémentaire n’étant plus que partiellement subventionnée pour décourager les fuites vers le marché noir.

La réforme proposée permet de répondre à l’un des problèmes : les produits subventionnés sont accessibles à tous, indépendamment de leur revenu ou de leur richesse. Les riches Egyptiens achètent plus de gaz de cuisine, d’essence ou d’électricité que les plus pauvres. Ainsi, la majeure partie des dépenses en subventions finit par favoriser les plus riches.

Dans le même temps, un plafond sur les achats ne résoudra pas le problème de fond des subventions. Comme toute personne ayant reçu un cadeau de Noël coûteux mais non désiré de la part d’un oncle éloigné peut en témoigner, les transferts de marchandises sont une façon maladroite de rendre les gens plus « riches ». « Si seulement cela me donnait de l’argent ! » tend à être une réaction commune, surtout quand le cadeau est donné sans ticket de remboursement.

De même, recevant des marchandises bon marché au lieu de l’argent, les égyptiens se retrouvent souvent avec une abondance de biens dont ils n’ont pas besoin ou qu’ils ne valorisent pas beaucoup, entraînant gaspillage et marché noir. Imposer un plafond ou essayer de diriger les subventions vers des familles pauvres ne change pas le fait qu’il est beaucoup moins coûteux d’aider les gens en leur donnant de l’argent plutôt que des marchandises.

Les décideurs égyptiens doivent étudier d’autres pays qui ont essayé de traiter le problème des subventions par le passé. Dans les années 1990, plusieurs pays arabes, dont la Jordanie, le Yémen et la Tunisie, ont réformé leurs programmes de subventions alimentaires. La Jordanie commença d’abord par limiter les tickets de rationnement aux groupes à faible revenu, puis les remplaça progressivement par des transferts en espèces. En 1999, les subventions alimentaires furent remplacés par des versements du Fonds national d’aide.

Les décideurs politiques au Yémen suivirent une voie similaire et firent tomber le budget de subventions alimentaires de 7 % du PIB en 1996 à zéro en trois ans. Cependant, le ciblage en espèces des personnes dans le besoin s’est avéré beaucoup plus difficile qu’en Jordanie, ce qui peut expliquer le retour du problème des subventions dans les années 2000.

Enfin, les Tunisiens essayèrent quelque chose d’autre. Au lieu de remplacer les subventions par des transferts en espèces, ils éliminèrent les subventions sur les produits de qualité supérieure consommés principalement par les classes moyennes et les riches, tout en maintenant les subventions sur les produits de qualité inférieure achetés principalement par les pauvres.

La meilleure option est de simplement transformer le système de subventions en un flux temporaire de transferts inconditionnels en espèces à chaque Égyptien, éliminant ainsi les distorsions de redistribution en nature, tels que le réseau pléthorique de divers intermédiaires, les boulangers agréés, les distributeurs de gaz et les revendeurs de farine. Cela a le potentiel de démontrer les avantages de la redistribution en cash et de créer un électorat important pour les futures réformes.

L’Egypte est dans une mauvaise passe. Les militaires ont une emprise sur le pouvoir. Les islamistes radicaux contestent la domination des Frères musulmans dans l’arène politique. Le pays est dans un état de guerre civile latente. Il n’est pas étonnant que peu de politiciens égyptiens soient prêts à envisager une réforme radicale. Pourtant, c’est exactement ce qui est nécessaire pour remettre l’économie égyptienne sur la bonne voie.

Pour rendre la réforme des subventions populaire, il faudra compenser les perdants, pas seulement les plus pauvres. Après tout, les plus pauvres ne sont pas nécessairement ceux qui sont les plus susceptibles de se présenter sur la place Tahrir. Bien qu’une compensation large limiterait les gains financiers immédiats de la réforme, elle pourrait être mise en place rapidement, sans d’abord instituer un système complexe de contrôle des ressources.

Très souvent, les économistes qui conseillent les gouvernements recommandent des réformes soigneusement chronométrées et progressives, car elles ne génèrent que peu de douloureux bouleversements dans l’économie. Mais une telle approche ne tient pas compte de la réalité politique du pays. Un plan du gouvernement égyptien qui s’étend sur plusieurs années ne sera pas considéré comme crédible si le gouvernement ne dispose que d’un mandat politique fragile et fait face à de profondes divisions internes.

Cela ne signifie pas que le gouvernement ne peut rien faire. En mettant en place une réforme qui est rapide et globale et améliore la situation de presque tout le monde, les élites politiques égyptiennes ne rendraient pas seulement un service au peuple égyptien, elles renforceraient également leur propre position de négociation dans la compétition pour le pouvoir politique.


Dalibor Rohac, analyste au Cato Institute. Cet article a été publié originellement en anglais sur le site du Cato.

Publié en collaboration avec LibreAfrique.org


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