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Ethiopie - Beauté - Photographie
BeautieS : un projet photographique de Françoise Spiekermeier

Rituels de beauté et style : les tribus de l’Omo, Ethiopie, Janvier 2009. Du 5 janvier au 2 février 2009, je suis partie en Ethiopie pour commencer un travail sur le style et les rituels de beauté que je souhaite poursuivre en Afrique, puis sur tous les continents.

Par Françoise Spiekermeier

Je souhaite mettre en évidence que la beauté est une pratique universelle dont l’importance a été à tort négligée jusque là par les recherches des anthropologues et ethnologues. La beauté et ses rituels ont, à mon avis, été injustement sous-estimés dans leur rôle de socialisation. J’irai plus loin en affirmant que le souci de l’apparence, la beauté et ses rituels, sont l’une des manifestations premières de l’instinct de vie et de conservation.

A l’heure de la mondialisation des échanges, la beauté est un champ de créativité ou s’exprime le désir de participer à la société globale tout en existant en tant qu’individu unique. Je suis allée chercher la beauté là ou les hommes et les femmes vivent dans des conditions que l’on peut qualifier de pré-industrielles, dont le mode de vie se situe en dehors de la société de consommation, à la périphérie du mode de vie occidental. Or, malgré leur isolement géographique, l’augmentation du nombre et de la durée des contacts avec les « occidentaux » attire ces personnes dans une économie symbolique généralisée.

Avec BeautieS, je m’intéresse à la contamination des styles, au rôle de la parure, de l’esthétique dans le processus de globalisation en cours.

Je pense que les sociétés traditionnelles sont en train de connaître un changement radical de système, d’économie et de représentations, changements qui se manifestent à divers niveaux de la société mais aussi au niveau corporel individuel, à travers la parure du corps.

Les codes ancestraux évoluent. Cette évolution est double : elle s’opère à l’intérieur même de la société et développe une incroyable influence sur l’extérieur, vers les sociétés occidentales.

A l’intérieur de la société, les parures sont soumises à une mixité par l’introduction de t-shirts, de vêtements, d’accessoires divers, créant un nouveau style que je qualifierai de "tribal post-moderne". Puis, par le truchement des contacts avec des visiteurs, des touristes, ou encore la proximité des villes, les personnes habitant les contrées reculées introduisent leurs codes esthétiques dans l’univers urbain : c’est ainsi que des détails de coiffures par exemple sont amenés à voyager jusqu’en Europe, dans les banlieues. Du coup, les hommes et femmes des communautés traditionnelles se retrouvent prescripteurs –sans le savoir- en matière de style et d’esthétique. C’est ce fait inattendu qui fait que les personnalités ethniques des contrées reculées d’Afrique sont en réalité des acteurs de la post-modernité et de ses codes esthétiques sans cesse renouvelés.

Pour les générations précédentes, le corps était une sorte de carte d’identité, une surface ou s’inscrivait toutes les informations utiles pour informer autrui sur le curriculum vitae et susciter le respect sur sa personne : la plume d’autruche sur la coiffe, dans sa sublime légèreté, était la marque du chasseur : elle signifiait que l’homme avait tué un lion. Deux plumes, deux lions, trois… etc. Or les lions ont déserté la savane, les autruches aussi. Ne restent en abondance que les crocodiles dans le fleuve Omo. Les hippopotames ont disparu. Mais les hommes portent encore la plume. Comment les anciens les voient-ils ? Se moquent-ils de leur absence de bravoure ou portent-ils sur eux un regard attendri et triste : voient – ils en eux des reliquats, des porte-drapeaux sans avenir d’une époque déjà révolue ?

Les jeunes Hamers offrent à leur future épouse un collier fait de peau de dik-dik, une sorte d’antilope qui passe toute sa vie en couple. Le symbole est important pour mettre le couple sous les meilleurs auspices. Le futur époux doit tuer un couple d’animaux, la fourrure du mâle et de la femelle sont ensuite entremêlés pour terminer en collier au cou de la fiancée. Mais les dik-dik se font rares. Déjà, on s’est mis en quête de matériaux de substitution. Il paraît que certains colliers sont faits à partir de peau de chèvre, maintenant…

Les scarifications sur le torse signifient que le guerrier a tué des ennemis. Cela est encore vrai aujourd’hui. En effet, les affrontements pour les pâturages sont fréquents, récurrents et très meurtriers).

Aujourd’hui, les jeunes garçons ravivent leurs scarifications pour attirer le touriste au détour d’un chemin, effarés par le spectacle ensanglanté. Quel est le sens des scarifications aujourd’hui ? Irrémédiablement, les jeunes générations quittent le règne du sens ancien pour entrer dans l’ère du spectacle… Un spectacle pour lequel ils se font parfois rémunérer de quelques billets de banque...

J’ai donc ramené, avec ces interrogations et ces fulgurances, des portraits de beauté pure, c’est-à-dire d’une beauté de tous les jours, dans sa plus simple et naturelle expression et sa formidable universalité.

La suite de ce projet sera menée dans des cités autour de Paris et de Marseille, afin de rompre avec l’effet trop « ethnique » du premier reportage. Il continuera en Europe, avant de voyager autour

du monde ! Au fil des reportages de ce Tour du Monde de la Beauté, se constituera une banque de données photographiques sur des rituels et des styles en voie de disparition. Dostoïevski a dit : « La beauté sauvera le monde ». J’aimerais tant que ce soit vrai. Pourtant, je crains qu’un processus d’enlaidissement ne soit à l’ œuvre. J’essaierai d’ailleurs, par comparaison d’images, de mesurer l’effet de la mondialisation sur la qualité esthétique et le style en réalisant les portraits de mêmes personnages deux ans après… Porteront-ils déjà des oripeaux, des lambeaux de vêtements ? Auront-ils oublié leur beauté d’avant ? Auront-ils inventé un style hybride ? La beauté sera-t-elle toujours une priorité pour eux ? Quelle beauté ? Auront-ils oublié les recettes des ancêtres, perdu le nom des plantes qui embellissent, oublié les motifs que leurs pères dessinaient sur leurs corps nus, ou inventé de nouvelles modes ? In fine, les photographies soumettront au spectateur une sorte de vision archéologique et anthropologique des formes de styles et de beautés contemporains.

Photos extraites de Beauties

Tous droits réservés Françoise Spiekermeier - Copyright

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Références photographiques

Pour ce travail, j’ai essayé de faire une synthèse entre le travail de photographes qui m’ont inspiré, sans pour autant appliquer leur recette le plus fidèlement possible. Mais en ayant toujours le parti-pris d’adapter le portrait à l’environnement ou à y intégrer l’environnement d’une façon détournée.

- Irving Penn in Photographs of Dahomey : pour le traitement « mode » de personnages.

Comme chez Irving Penn, la mise en scène des personnages tend à créer des « tableaux de mode » : les sujets adoptent des poses caractéristiques de la photographie de mode ; des combinaisons de plusieurs personnages rappellent une série de mode réalisée avec des modèles professionnels, ayant le souci de la pose gracieuse. Sauf qu’ici, la grâce n’est pas « fabriquée » pour représenter une sorte d’ « essence de la féminité » par exemple, mais entièrement naturelle et innée, autant chez les hommes que chez les femmes.

Ainsi, je n’ai pas eu besoin de mettre en scène les « modèles ». je dirais qu’ils m’ont projeté par leur grâce naturelle et leur sens de la pose, dans la peau d’une photographe de mode de brousse !

- Malick Sidibe in Bagadadji : pour l’utilisation du fond qui décontextualise ou utilise l’espace entre le cadre et le fond pour re-contextualiser ; ainsi que pour l’intérêt porté à l’expression personnelle des sujets, c’est-à-dire à la fraîcheur et à l’authenticité des visages.

Edward S. Curtis in Sur la trace des nations indiennes : pour le travail quasi « anthropométrique » et la dimension « scientifique » qui tend à établir une « carte d’identité » photographique de chaque personnage. Ainsi que pour la fixation de scène de vie quotidienne en composant de véritables « tableaux » pour décrire un mode de vie idyllique en perdition, qui appartient déjà à un temps révolu. En général, j’ai réalisé trois clichés de chaque personne : un close-up, un plan américain et un portrait en pied. Rien de plus : le rationnement en film jouait aussi en faveur de cette démarche.


 
  



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