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Culture - Afrique du Nord - Maroc - Cinéma

Marrakech Voie royale
Petit Festival est devenu grand

Le temps nous a manqué pour rendre compte en direct du 3ème Festival international du Film de Marrakech, qui s’est déroulé dans la ville impériale du 3 au 8 octobre 2003. Retour sur un événement de qualité où Afrik.com était présent.



lundi 1er décembre 2003, par Khaled Elraz


Comme toutes les naissances, dans le monde peu amène du cinéma, la création du Festival International du Film de Marrakech avait suscité beaucoup d’interrogations et vu fuser les critiques. La troisième édition de cette manifestation prouve rétrospectivement le bien-fondé de la démarche engagée par feu Daniel Toscan du Plantier, avec la complicité intelligente d’André Azoulay, conseiller du Roi du Maroc pour la culture et la communication.

Inutile de revenir sur les attaques réservées aux deux premières éditions : ne gardons que la satisfaction de voir, cette année, l’événement définitivement sur les rails. D’abord et avant tout : la qualité de la sélection, sa variété, le discernement dont a fait preuve l’équipe du Festival pour donner à voir au jury et aux spectateurs de Marrakech un ensemble de films émouvants, novateurs, intelligents ou intéressants. Coup de chapeau à la sélection de courts métrages, à fois inventive et originale. Carton plein pour les longs métrages, où de pures pépites voisinaient avec des découvertes uniques.

Découvertes et émotions

Priorité aux films courts : c’est un genre trop peu mis en avant, et pourtant ceux que nous avons vus à Marrakech valaient le détour. Cendres (Ramàd) de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, propose en 26 minutes une introspection de la société libanaise contemporaine, de ses rites et de ses déroutes. Funérailles traditionnelles pour un corps absent, mondanités compassées pour un mort effacé… Difficulté de faire évoluer une société blessée s’accrochant à ses rituels pour mieux dépasser ses vrais deuils. Heureuse découverte aussi : Petite Lumière d’Alain Gomis, le réalisateur de L’Afrance. Avec cette petite fille de Dakar qui se réfugie dans son imaginaire pour transfigurer son quotidien. Méditation enfantine sur la monade de Leibniz… sous le soleil du Sénégal. Emouvant aussi ce cri d’alarme, The Apple Tree, de Anja Birgmann, Kristoffer Karlsson Rus, Alexander et Baker Karim : la difficulté de vivre de deux frères africains, dans la Suède du début du troisième millénaire. Travail, chômage, incompréhension, désespérance… Le sort trop banal, trop fréquent, de ceux qui émigrent d’Afrique en Europe. Le tout rendu avec tendresse et sensibilité - sans facilité.

De vrais découvertes, aussi, parmi les longs métrages : franc succès pour Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran de François Dupeyron, chronique drôle et tendre sur les relations entre les communautés et entre les générations. Vraie émotion pour un film algérien plein de sensibilité et de tolérance, Le soleil assassiné, d’Abdelkrim Bahloul, portrait du poète libre Jean Sénac qui se battit avant et après l’indépendance pour la liberté de penser et d’exister de la jeunesse d’Algérie… Bonne surprise aussi pour Suite Habana du cinéaste cubain Fernando Pérez, qui croise l’emploi du temps de plusieurs familles de La Havane, suivant chacun de leurs membres dans les méandres de son existence quotidienne : regard là aussi à la fois attentif et réaliste, pudique et honnête. La capitale cubaine se fait symphonie, et chaque étape de la journée adopte un tempo différent, les mouvements rapides succèdent aux mouvements lents, les hâtes alternent avec les haltes, et la nuit se termine dans l’effusion collective de la danse.

Projection sur Jemaa El Fna

Mais il faut avant tout citer Au feu !, de Pjer Zalica, cinéaste bosniaque, qui peint la Bosnie Herzégovine deux ans après la guerre fratricide qui secoua les Balkans. C’est la venue du Président Clinton qui sert de révélateur ou de détonateur… Au feu ! a obtenu à la fois « L’étoile d’or » du Festival et le Prix d’interprétation masculine pour Bogdan Diklic, principal acteur. Un des films les plus remarqués du Festival fut pourtant le film marocain Les yeux secs de Narjiss Nejjar, qui peint le retour dans son village d’une vielle femme, Mina, après 25 ans de prison, au terme desquels elle se retrouve face à des traditions et des malédictions anciennes… Comment changer les mentalités et les réflexes à la fois sociaux et culturels : une fable sur le Maroc contemporain, qui hérite tout de même du Prix du meilleur scénario !

Et c’est ce qu’on retiendra de ce troisième Festival de Marrakech : les découvertes qu’il nous a proposées, la manière dont il a effectivement rempli sa mission première, celle de constituer un pont entre les cinématographies du Sud et du Nord, entre les deux rives de la Méditerranée, entre l’Afrique et l’Europe, entre les pays pauvres et les marchés prospères. De ce point de vue, le message est passé : chaque jour, il y avait à apprendre et à comprendre ! Symbole de cette vision moins festive mais plus directement utile de ce troisième Festival, la grande « fête » organisée les années précédentes par Canal Plus et Canal Plus Horizon était remplacée, cette année, par la projection gratuite d’un film d’animation en avant-première, place Jemaa El Fna : Le chien, le Général et les Oiseaux put ainsi rafraîchir et émouvoir les enfants et les adolescents de Marrakech, réunis devant l’écran géant, à quelques dizaines de mètres des charmeurs de serpents… Vision surréelle de la neige tombant à gros flocons sur l’écran, au milieu des odeurs d’oranges, d’épices, d’escargots grillés et des fumées des braseros !

C’est d’une manière générale à une implication plus grande de la population que l’on assistait, lors de toutes les projections et de toutes les soirées, y compris au Palais des Congrès, lieu par nature plus compassé que la place publique... Les habitants de Marrakech ont fait leur ce Festival atypique : il s’y passe quelque chose, et toute la ville participe à l’exaltation qui en naît. En un mot : bien joué ! Cette fois le pari est gagné. Rendez-vous l’année prochaine ! Pour faire encore mieux !



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