29 août 2014 / Mis à jour à 00:58 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
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Laïcité et islam en France : « le débat de la honte »

Réactions d’associations et de mouvements politiques. Le débat sur la laïcité, voulu par l’UMP, le parti au pouvoir, le 5 avril prochain, a suscité de vives réactions au sein de la communauté musulmane de France. Des représentants d’associations et de mouvements politiques nous ont fait part de leurs points de vue.

« Notre objectif est d’alléger le fardeau qui pèse sur les épaules des musulmans de France », a déclaré Jean-François Copé, le patron de l’UMP, à l’initiative du débat. Son but serait, d’après M. Copé, d’améliorer « le vivre ensemble », de faire des propositions « très concrètes » et, surtout, un rappel des principes du droit et de la jurisprudence, lit-on dans Les Echos. Cependant, ce rendez-vous politique n’est pas le bienvenu chez les musulmans de France. Plusieurs associations prévoient d’ailleurs de manifester ce samedi 2 avril, à Paris, pour exprimer leur colère contre : « le débat de la honte ».

Le recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubaker, a appelé le président de la République à annuler ce débat qui, selon lui, « n’a pas lieu d’être ». « Les citoyens musulmans de France ne doivent pas être les boucs-émissaires d’une situation de crise », a-t-il ajouté. Abdallah Zekri, représentant à la Grande mosquée de Paris pour la région sud, était encore il y a quelques jours militant UMP. Mais à l’annonce de ce débat, il a déchiré sa carte et appelé « tous les musulmans de l’UMP » à l’imiter. « L’UMP de Copé, c’est la peste pour les musulmans », a lancé Abderahmane Dahmane, ancien Conseiller technique chargé de la diversité à l’Elysée, avant d’être limogé le 11 mars dernier par Nicolas Sarkozy pour avoir sévèrement critiqué le débat sur la laïcité. De plus, l’ex-conseiller à l’Elysée chargé de la diversité a invité, le 28 mars dernier, tous les musulmans de France à porter une « étoile verte » pour protester. Une colère partagée à des degrés divers par d’autres Français musulmans, responsables d’associations et de mouvements politiques.

Fadila Mehal, présidente de l’association Les Marianne de la Diversité (Paris) : « Le débat sur la laïcité et l’Islam suscite désormais trop de passion alors que c’est de sérénité et de responsabilité dont nous aurions le plus besoin pour l’unité de notre pays. Je pense qu’il est regrettable que certains aient choisi la surenchère en invitant les musulmans de France à s’épingler l’étoile verte. Cela est disproportionné car le port de l’étoile rappelle une sinistre période de notre histoire qui n’a rien de commun avec ce que nous vivons aujourd’hui. Sur le débat, comme beaucoup, les “Marianne de la diversité” ont regretté que ce débat se fasse dans un tel climat d’affrontement car le risque d’instrumentalisation et de désordre est grand. Les risques de dérapages sont réels. Cependant il est clair que ce débat aura lieu le 5 avril, et nous n’avons pas peur de débattre de la laïcité. S’il est vrai que la laïcité est aujourd’hui malmenée par l’emprise du religieux dans l’espace public, et que cette préoccupation est réelle chez nos concitoyens, il nous revient en tant que société civile de militer pour que les politiques agissent et apportent des réponses claires et concrètes. La vraie question est que la laïcité doit garantir une véritable équité entre les cultes et que cette égalité n’existe pas pour les religions postérieures à 1905. A ce titre il faut entendre les demandes légitimes des cultes minoritaires, dont l’Islam, qui n’aspirent qu’à se séculariser et à participer au « vivre ensemble » de notre République. Pour autant nous devons être assez fermes pour que les prescriptions religieuses ne s’affranchissent pas des lois de notre République, notamment quand elles s’appliquent aux femmes et c’est tout le combat des Marianne de la diversité. »

Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR) (Paris) : « L’islam est sans cesse stigmatisé et cela fait partie de la longue série islamophobe qu’enregistre la France depuis le 11 septembre 2001. Evidemment, cela prend de plus en plus d’ampleur. On remarque d’ailleurs que le Front national a du mal à se distinguer. Martine Aubry a retiré sa signature contre l’appel sur l’islamophobie sous prétexte que Tariq Ramadan est également signataire, et la droite, qui veut se repositionner, racole sur les terres de l’extrême-droite. La question de la place de l’islam en France n’est qu’un prétexte pour détourner l’attention des Français des problèmes de fond. C’est surtout révélateur du fait qu’ils n’ont pas de projets de société et aucune alternative à proposer. Désormais, seules les élections présidentielles comptent et tout est mis en œuvre pour atteindre cet objectif. Nous assistions à la faillite de la politique française. Aucun parti politique en France n’est capable d’appréhender les coloniales, et la question de l’islam pose celle des autres références culturelles qui ne sont pas reconnues en France. »

Rokhaia Diallo, Membre et fondatrice de l’association Les Indivisibles (Paris) : « Le 5 avril ne sera pas une date inédite, c’est un nouveau débat qui a lieu tous les mois. L’Islam est sans cesse au cœur de la polémique alors que c’est la deuxième religion de France. Le but est simple, détourner l’intention des Français des réels problèmes. Ce débat n’est qu’un simple bouc-émissaire. Les Français ont besoin de savoir, mais nos élus n’ont pas su mener à bien les missions qui leur ont été confiées. La vrai question, c’est un principe d’égalité, protéger les minorités. Ce que cherche à faire le pouvoir est d’éradiquer toutes manifestations religieuses. On reproche aux musulmans d’être trop musulmans. Le FN a fait de bons scores et la droite court après l’extrême-droite. Je suis autant inquiète de voir Marine le Pen monter que l’UMP qui propose ce genre de débat. Déjà en 2007, Nicolas Sarkozy a mis l’identité nationale au cœur du débat. Avec Marine le Pen, le FN a renouvelé son discours. Désormais, Marine le Pen se montre solidaire des juifs et des homosexuels pour les monter contre l’Islam. L’habillage est différent, elle arrive à militer et à attirer de nouveaux électeurs qui à la base sont d’extrême gauche ».

Nedjma Boutlelis, présidente du mouvement Les hybrides de la République (Paris) : « Je trouve très déplacé de la part de l’UMP de vouloir débattre de ce sujet. L’Islam est la deuxième religion de France. En parler est important, mais associer l’Islam à la laïcité et vouloir instaurer ce genre de débat ne doit pas avoir lieu dans un parti politique. C’est le débat de la honte ! Mais ce n’est pas une surprise. Les Français sont inquiets et on les occupe à autre chose. L’Islam est tout de même la deuxième religion de France, et ce débat n’est qu’un débat-procès. Le problème des politiques, c’est qu’ils aimeraient que la France baigne dans un bloc monolithique, mais la pluralité fait que c’est impossible. De toute manière, les Français ne sont pas dupes et ils préfèrent l’original à la copie. Les électeurs qui seront déçus se dirigeront automatiquement vers le FN. Marine le Pen est très directe lorsqu’elle s’adresse aux électeurs, elle n’a pas de tonalité politicienne et c’est un discours jeune et nouveau qu’elle apporte. En bref, la laïcité n’est pas respectée. En dix-huit mois, ces politiciens n’ont pas cessé de pointer du doigt les Français musulmans. »

Abdallah Turki, secrétaire général de la Ligue Islamique Mondiale (Mantes la jolie, en Ile de France) : « L’islam se retrouve être de nouveau le bouc-émissaire. Les musulmans sont de nouveau stigmatisés. Nicolas Sarkozy est très mal conseillé et il semble clair qu’il ne soit pas convenablement entouré. A croire que ses proches collaborateurs ne veulent que lui faire perdre les élections présidentielles. Ceux qui le conseillent sont en train de le démolir. Ce n’est vraiment pas le moment d’instaurer ce genre de débat et de tourner une partie de la population française contre une autre. Mais au lieu de parler des vrais problèmes de la société, on camoufle le vrai danger par l’arbre. On se souvient pourtant du livre qu’a écrit M. Sarkozy en 2004, « La République, les religions, l’espérance », où il défend un islam de France et prône la construction de mosquées dans les grandes villes qui en sont dépourvues. Désormais, c’est de manière contradictoire qu’il agit. On ne peut pas être du côté des musulmans et changer radicalement sa position sans aucunes explications. Ce débat ne servira qu’à chasser sur le terrain du FN. »

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