S comme Simplicté


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Miniature persane et Bal à Bougival
Miniature persane (coll. N. Khouri-Dagher) et Bal à Bougival (Auguste Renoir)

« L’Apprentissage » : S comme Simplicté. Un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre…

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

S

Simplicité

Dans le métro, la jeune fille assise en face porte un t-shirt noir, une jupe noire imprimée, des tongs et des ongles de pied au naturel, des cheveux blonds tenus par un élastique, et pas de maquillage.

« Les Français sont simples »: parmi les vertus que nous avons trouvées aux Français, la simplicité est l’une de celle qui nous enchanta le plus, et que nous adoptâmes le plus rapidement – car elle nous simplifiait la vie!

Simplicité de la mise des femmes françaises: vêtements sobres, maquillage léger ou pas du tout, peu ou pas de bijoux. En comparaison avec la manière dont les femmes s’apprêtaient en Orient, cela nous semblait le summum de l’européanité, de la modernité. Car dans l’Orient des années 60 que nous avions quitté, les femmes s’habillaient encore comme les femmes européennes le faisaient dans les années 50: robes féminines, pas de pantalon encore, souliers à talons, sacs à main assortis, chevelure mise en plis, lèvres Rouge Baiser et ongles faits – regardez un vieux numéro de Modes et Travaux pour vous rappeler. Là, nous arrivions dans la France d’après mai 68, d’après la libération des femmes, la France des blue-jeans et des cheveux longs, toutes choses qui allaient considérablement « simplifier » les toilettes féminines.

Simples pour le décor de leurs maisons aussi. Car les intérieurs orientaux sont souvent très chargés, et il arrive souvent qu’une pièce, la plus sophistiquée, la plus richement décorée, soit réservée pour les seuls invités. En Orient, en décoration l’ostentation est de mise: quand vous êtes riche, vous devez le montrer. En France nous avons découvert plus de sobriété dans les décors intérieurs. Et recevoir nos invités dans le même salon où nous passions aussi nos ses loisirs, et non dans une pièce luxueuse séparée, nous semblait, une manière de recevoir « simplement » ses invités: à la française. Plus authentique. Plus vraie.

Simples dans leurs manières aussi. « Ils ne font pas de manières » complétait parfois la phrase « Les Français sont simples » dans nos commentaires. Car au Moyen-Orient, plus encore qu’en Afrique du Nord, davantage marquée par l’influence française, on « fait des manières » en société. Par exemple, vous devez refuser deux fois ce qu’on vous propose, pour n’accepter que la troisième. Mais en France si vous dites d’abord « non », on comprend que vous ne voulez pas, et vous voyez filer sous votre nez ce bonbon que vous auriez adoré goûter à 8 ans, ce livre que l’on voulait vous prêter à 15, cette invitation en week-end à 20, ou même ce délicieux plat de bœuf bourguignon dont vous auriez bien repris chez vos si chers amis.

Au Moyen-Orient « on insiste », comme on dit au Liban: « il faut insister », ai-je entendu souvent. Et chez nous, « on insiste »: pour vous faire manger et remplir votre assiette même si vous n’avez plus faim, pour payer au restaurant comme marque d’amitié, pour vous emmener quelque part, et même le marchand au souk fait mine de refuser votre argent – le refus, et son corollaire, le fait d’insister, sont marques de politesse chez nous. On insiste de chaque côté, pour donner et pour refuser, et cela peut durer ainsi longtemps. Ouf en France c’est plus simple! On dit oui ou non, tout de suite on se comprend, et très vite nous avons adopté cette façon de faire, plus claire plus franche plus rapide plus efficace surtout – moins de perte de temps!

Simplicité dans les invitations : « en France, on reçoit simplement », ai-je également entendu dire souvent. Car en Orient, on se croit obligé de préparer mille plats compliqués, de faire des assauts de générosité, de se montrer hospitalier à l’excès avec les invités, et si vous avez jamais été invité à dîner dans des familles au Maroc au Liban en Algérie en Turquie, vous voyez ce que je veux dire. En France on ne s’embarrasse pas: entrée-rosbeef-légumes-fromages-dessert, quel bonheur pour la ménagère qui reçoit, oui la simplicité en France nous séduisait vraiment! Et recevoir « à la bonne franquette » fut une pratique qui nous plut immédiatement: tout un état d’esprit en somme. Pas de tralala.

Derrière toutes ces manière de décliner la simplicité au quotidien, ce sont deux rapports au monde qui s’opposent, une fois de plus non pas Orient contre Occident, mais conventions sociales contre liberté, tradition contre modernité.

La simplicité : je comprends aujourd’hui que c’était un autre mot pour nommer la modernité.

Lire l’ensemble de l’abécédaire de Nadia Khouri-Dagher

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